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Full text of "La légende d'Alexandre & d'Aristote"

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LA LÉGENDE 



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DE l'imprimerie CAGNIARD 

1892 



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LA LÉGENDE D'ALEXANDRE ET D'ARISTOTE 



Le moyen âge est l'âge d'or de la légende : elle y 
fleurit sous toutes ses formes. La sèche et froide réalité 
ne dit rien à l'esprit des peuples enfants ; leur imagina- 
tion se complaît dans les contes, dans les fables qui 
bercent la première jeunesse. Quand leur raison saura 
enfin discerner la vérité et la comprendre, ce n'est point 
dans sa sévère nudité qu'ils la contempleront ; ils la 
déguiseront encore sous la parure chatoyante de l'allé- 
gorie. 

Les écrivains de ce temps sont sans cesse à la pour- 
suite du merveilleux ; de leurs propres héros ils font 
des chevaliers d'aventures ; leurs savants ils les trans- 
forment en magiciens et en enchanteurs. S'ils traitent 
ainsi l'époque où ils vivent, quels changements ne 
feront-ils pas subir à l'antiquité que leurs yeux dis- 
tinguent mal par le fait de son éloignement même, et 
quel aspect étrange ne présentera-t-elle pas au sortir 
de leurs mains ? 



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Ne nous en plaignons pas cependant. Si nous voulons 
connaître l'antiquité, ce n'est ni aux savants ni aux 
poètes du moyen âge que nous songerons à nous adres- 
ser ; nous remonterons aux sources mêmes. Mais nous 
devons à ces écrivains un autre enseignement ; grâce à 
la vue toute subjective qu'ils ont des temps anciens 
dans lesquels ils transportent leurs mœurs, leurs idées, 
leurs sentiments, leurs croyances même, c'est encore le 
moyen âge qu'ils peignent quand ils croient nous parler 
de la Grèce et de Rome ; et ils le font avec une intensité 
de relief que ne donnent pas les chroniques. 

Dès cette première renaissance des lettres * qui 
commence avec Cliarlemagne, mais ne prend un réel 
essor qu'à partir du xii^ siècle, deux souvenirs antiques 
dominent tous les autres : ceux d'Alexandre et 
d'Aristote. 

Alexandre est d'abord pour les trouvères le type du 
roi chevalier; ils le parent de toutes les vertus qui 
conviennent à l'idée qu'ils s'en forment. Ce n'est pas 
seulement un grand conquérant, c'est le modèle achevé 
du prince libéral répandant à pleines mains d'iné- 
puisables largesses. Ne faut-il pas présenter un grand 
exemple à ces seigneurs, à ces rois tout disposés à prêter 
l'oreille aux « chansons » des poètes, mais trop souvent 
sourds au pressant appel fait à leur munificence ? De là 
cette réputation proverbiale de générosité qu'Alexandre 
conservera pendant tout le moyen âge. Plus tard (1) 

(1) Sur ces conceptions diverses du caractère d'Alexandre selon les 
temps, voir M. Paul Meyer : Alexandre le Grand dans la littérature 
française du moyen âge, t. II, 1886, p. 69-70 et 367-380. 



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c'est le conquérant qui frappera les imaginations; et 
Tamour du merveilleux trouvera, au xiii^ et surtout au 
XIV® siècle, quand les sentiments chevaleresques se 
seront affaiblis, une source féconde de développement 
dans les aventures étranges ou surnaturelles que les 
récits fabuleux du Pseudo-Callisthène et de son traduc- 
teur latin Valérius ont mêlées ou plutôt substituées à 
l'histoire réelle du conquérant macédonien. 

C'est en effet de cette source que sortent les nombreux 
romans composés pendant le moyen âge à la gloire 
d'Alexandre : Le Roman d'Alberic de Besançon dont 
nous n'avons plus qu'un fragment ; le Roman d'A- 
lexandre de Lambert le Tort, d'Alexandre de Bernai 
ou de Paris et de Pierre de Saint-Cloud ; deux poèmes 
écrits sous ce titre : La Vengeance d'Alexandre, l'un 
par Gui de Cambrai, l'autre par Jean le Nevelois ; Les 
Vœux du Paon de Jacques de Longuyon ; Le Restor 
du Paon, de Brisebare ; Le Parfait du Paon, de 
Jean de la Mote et Le Roman de toute Chevalerie y 
d'Eustache.ou Thomas de Kent (1). 

Tout aussi grand, mais à un autre titre et dans un 
milieu différent, est le nom d'Aristote. L'ancien maître 
d'Alexandre règne sans partage dans les écoles : pour 
les élèves, il est le prince des philosophes. Mais sa re- 
nommée n'a point pour limites celles de la montagne 

(1) Je ne parle ni des ouvrages latins en prose ou en vers composés 
au moyen âge à la gloire d'Alexandre, ni des rédactions en prose qui 
vinrent après les compositions poétiques. Voir d'ailleurs, sur la suite et les 
développements de la légende d'Alexandre, l'ouvrage précité de M. Paul 
Meyer. 



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Sainte- Geneviève ; elle s'étend plus loin que la rue du 
Fouarre, et pour le vulgaire il est le type du sage. On n'a 
d'abord connu que ses ouvrages de logique, son Or- 
ganon, et c'est comme dialecticien que le moyen âge l'a 
admiré et suivi jusqu'au xii^ siècle. Mais à cette époque, 
des Juifs espagnols apportent en France ses traités de 
métaphysique et autres ouvrages traduits du grec en 
arabe et d'arabe en latin. On les reçoit avec enthou- 
siasme; on les lit, on les copie, on les commente, on les 
apprend sans relâche dans les écoles. Des hérésies, 
auxquelles l'influence des écrits du philosophe grec ne 
paraissaient pas étrangères, le rendent suspect à 
l'Église : elle condamne en 1215 les livres sur la méta- 
physique et l'histoire naturelle. Cependant une récon- 
ciliation s'opère entre l'autorité ecclésiastique et 
l'illustre philosophe, et ses ouvrages deviennent bientôt, 
dans toutes les écoles, la base de l'enseignement philo- 
sophique. De tous les sages anciens, c'est le seul dont 
la voix se fasse entendre jusque vers la fin du moyen 
âge; et, pendant des siècles, la scolastique associera 
l'étude de ses doctrines à celle des livres sacrés ; elle 
s'ingéniera à concilier la Bible et Aristote. 

Bien que ses traités ouvrent vers lui un accès plus 
direct et qu'il soit, pour ainsi dire, d'une prise plus 
sûre, il n'échappe pourtant pas à la légende ; l'imagina- 
tion du moyen âge s'attache à sa personne comme à 
celle d'Alexandre; elle lui fait subir de singulières 
transformations et lui prête d'étranges aventures. 

Les deux légendes se rencontrent tout naturellement 
sur un point que l'histoire leur fournit : l'éducation 



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d'Alexandre par Aristote. C'est le sujet que je me 
propose de traiter ici. Je montrerai quelle idée le 
moyen âge s*est faite de l'enseignement d'Aristote, de 
quelles leçons et de quels conseils il compose Tinfluence 
que le philosophe put avoir sur le conquérant. Parmi 
les divers témoignages que me fourniront les trouvères, 
je m'attacherai surtout au Secréde secrez composé au 
XII® siècle par Pierre d'Abernon ou de Peckham, afin de 
mieux faire connaître un des plus anciens monuments 
de la littérature anglo-normande. Passant ensuite à la 
plaisante aventure d' Aristote chevauché par la maî- 
tresse d'Alexandre, qu'un trouvère normand, Henri 
d'Andeli, a si gaiement rimée dans son Lai d' Aristote, 
j'ajouterai quelques renseignements à ceux qui ont été 
déjà fournis sur cette légende, et je ferai connaître 
enfin une représentation figurée qui n'a encore été 
signalée par personne et qui peut certainement être 
mise au rang des meilleures. 



Je ne chercherai donc point quels ont été, dans l'an- 
tiquité, les rapports d'Alexandre et d'Aristote. Le sujet 
a d'ailleurs été traité par le savant Egger avec une 
sûreté de critique qui ne laisse rien à faire après lui : 
il a établi que « en ce qui concerne les rapports 
d'Alexandre et d'Aristote, la déclamation sophistique et 
lalégende avaient, dès l'antiquité, trop complaisamment 



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élargi le champ de l'histoire (1) ». M. Ch. Gidel a cons- 
taté de son côté que « la légende a commencé de bonne 
heure pour Aristote comme pour Alexandre son élève ; 
il y a des fables, dit-il, dans la biographie rédigée par 
Diogène de Laerte, il y en a dans celle des anonymes. 
Les ouvrages apocryphes mis sous le nom du Stagirite, 
n'étaient pas faits pour dissiper les obscurités qui 
entourent certaines circonstances de sa vie (2). » 

L'œuvre connue sous le nom du Pseudo-Callisthène et 
VEpitome latin de Julius Valérius, sont les répertoires 
où les écrivains du moyen âge ont puisé les récits mer- 
veilleux qui composent la légende d'Alexandre. Mais s'ils 
rappellent qu' Aristote fut un des précepteurs du futur 
conquérant, ils ne nous font pas connaître, autrement 
que par un mot, la nature de son enseignement. Ils 
donnent cinq maîtres à Alexandre : Polynice pour la 
littérature, Leucippe pour la musique, Ménéclès pour la 
géométrie, Anaximènes pour la rhétorique, Aristote 
pour la philosophie (3). Aristote reste bientôt le seul 
précepteur d'Alexandre (4), qu'il instruit en même temps 
que plusieurs fils de rois. Le maître leur demande à tous 
ce qu'ils lui donneront quand ils seront en possession 
des royaumes de leurs pères. Les autres enfants lui 

(1) Voir Egger, Mémoires de littérature ancienne^ XVIII, Aristote 
considéré comme précepteur d'Alexandre le Grand. 

(2) Voir Ch. Gidel, La légende d' Aristote au moyen âge, dans V An- 
nuaire de l'Association pour V encouragement des études grecques en 
France, 8^ année, 1874, p. 286. 

(3) Pseudo-Callisthène et J. Valérius, 1. I, ch. XIII, édition C. Muller, 
dans la Collection des Écribains grecs de F. Didot, 

(4.) Ihid., ch. \Yl. 



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9 

promettent la gloire, la puissance ; mais Alexandre lui 
répond que, n'étant pas le maître de l'avenir , il lui 
donnera ce que les circonstances et Fheure présente 
permettront de lui accorder. Ravi de trouver dans son 
disciple une sagesse aussi précoce, Aristote lui prédit 
qu'il sera un grand roi. 

Dans ce passage du Pseudo-Callisthène aussi bien que 
dans les anecdotes ajoutées à ce récit par J. Valérius, 
c'est Alexandre qui est en action, et non pas Aristote. 
Il en est à peu près ainsi dans les endroits des deux 
mêmes ouvrages où il est question des rapports du pré- 
cepteur et du disciple. Les lettres qu'Alexandre adresse 
au philosophe sont, sinon pour nous, du moins pour les 
auteurs qui les ont composées, une preuve irréfutable 
qu'Aristote a donné d'excellentes leçons au conqué- 
rant, mais elles ne nous disent absolument rien de la 
nature de son enseignement. 

Dans son Roman d'Alexandre, Alberic de Besançon 
donne des détails sur la manière dont Alexandre fut 
instruit et fait connaître l'enseignement qu'il reçut de 
cinq maîtres ; malheureusement le fragment que nous 
avons conservé s'arrête au 105^ vers, juste à l'endroit 
où l'auteur allait nous parler d' Aristote, puisque le 
curé deLamprecht qui, dans sa rédaction allemande du 
Roman d' Alexandre, suit fidèlement notre Alberic, cite 
expressément le philosophe grec comme le maître d'as- 
tronomie du jeune héros macédonien. 

Toutefois si, dans ce poème français, nous ne trouvons 
rien qui concerne Aristote, l'enseignement que reçoit 
le futur conquérant offre des particularités assezétranges 



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pour qu'on nous sache gré de reproduire les quatre der- 
nières strophes du fragment dans la traduction qu'en 
donne M. Paul Meyer : 

XXL 11 eut des maîtres bien dressés, — versés dans 
tous les arts, — qui l'instruisirent bien de sentiments 
élevés, — de bon conseil, de bonté, — de sagesse, 
d'honnêteté, — de faire bataille et prouesse. 

XIII. L'un lui enseigna encore petit enfant — le grec 
et le latin — et à tracer des lettres sur parchemin — et 
en hébreu et en arménien, — et à faire au soir et au 
matin — le guet contre son voisin. 

XIV. L'autre lui apprit à se couvrir de son écu, — 
et à frapper de grands coups de son épée, — et à viser 
au loin avec sa lance, — et à frapper haut sans manquer 
[le but] ; — le troisième à lire la loi et à tenir un plaid, 
— et à discerner le droit du tort. 

XV. Le quatrième lui apprit à toucher les cordes, — 
à faire résonner clairement la rote et la lyre, — à 
monter la corde à tous les tons, — et à chanter seul ; 
le cinquième [lui apprit] à mesurer de la terre — com- 
bien il y a du ciel à la mer (1) . 

C'est l'idéal de l'éducation tel que le conçoit un lettré 
du moyen âge pour former le parfait chevalier ; mais 
nous voilà jetés en pleine légende. Toute notion précise 
de l'antiquité est étrangère à Tesprit du trouvère naïf 
qui n'imagine rien de mieux que de faire apprendre à 
Alexandre le grec et le latin. 

(i) M. Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française 
du moyen âge^ t. I, textes, p. 7-9. 



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11 

On peut en dire autant de l'auteur de la rédaction en 
vers décasyllabiques, due au clerc Simon, que M. P. 
Meyer a publiée d'après un ms. de la Bibliothèque de 
l'Arsenal : 

Li reis Felips qiiist a son fil doctors : 
De tote Grèce eslist les .vu. mellors. 
Cil li aprenent des esteles les cors, 
Del firmament les soverains trestors, 
Les .vn. planètes e les signes auçors, 
E les .vn. arz e toz les granz autors, 
D'eschas, de tables, d'espervers e d'ostors, 
Parler ot dames corteisament d'amors, 
De jugement surmonter jugeors, 
Bastir agait por prendre robeors (1). 

. Quand les maîtres ont achevé leur œuvre, Philippe 
en donne à son ûls un autre « de plus grand escient » : 
Neptanebus (Nectanebo) qu'on disait faussement être le 
vrai père d'Alexandre^ lui enseigne l'art des enchante- 
ments (2). 

Il n'est pas encore dans ce poème question d'Aristote, 
mais nous allons trouver son nom dans le Roman 



(1) Ihid. t. I, textes, p. 27-28. 

(2) Dans une fort remarquable étude qui a pour titre Aristoteles in den 
Alexanderdichtungen des Miltelallers, publiée dans les Ahhandlungen 
des Philosophisch-Philologischen Classe des Kôniglich Bayerischen 
Akademie des Wissenschaften, t. XIX, l^r fasc. p. 1-103. M. Wilhelm 
Hertz a, sous cette rubrique Aristote comme précepteur d'Alexandre, 
pris la légende à son origine dans le Pseudo-Callisthène et dans VEpitome 
de J. Valerius, et en a suivi tous les développements et toutes les modi- 
fications non seulement dans l'Europe occidentale, mais encore dans les 
pays de FOrient, chez les Arabes et les Persans. Je ne puis que renvoyer 
à ce travail qui n'est plus à faire après lui. 



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12 

d'Alexandre composé au xii® siècle par Lambert le 
Tort, Alexandre de Bernai ou de Paris et Pierre de Saint- 
Cloud, Du moins le manuscrit de ce poème, que MM. F. 
le Court de la Villethassetz et Eugène Talbot ont suivi 
dans leur édition de l'A ?e^an6i?W6ifcfe, attribue à Aristote 
l'enseignement que le ms. fr. 789 de la Bibliothèque 
nationale lui fait donner par des maîtres venus « de je 
ne sais quelles terres (1) ». Voici ce passage : 

Aristote d'Ataines l'aprit onesteraent, 

n li monstre escriture, et li yallés Tentent, 

Grill, Ebriii et Caldiu et Latin ensement, 

Et tote la nature de la mer et del vent 

Et le cours des estoiles et le compasement ; 

isi com li planette maine le firmament, 

Et le vie del mont et quant k'il i apeut, 

Et connoistre raison, et savoir ingrement, 

Si comme retorikes en fait devisement. 

Apres çou lui a dit .i. bon castiement : 

Que ja sers deputaire n'ait entor li sovent, 

Quar maint home en sunt mort et livré a torment 

Par losenge, par mordre, par empuisonement, 

Le mestre li ensegne, li damoisiaus l'entent (2). 

Jusqu'ici Tinfluence exclusive du Pseudo-Callisthène 
et de YEpitome de J. Valérius s'est fait sentir chez les 
trouvères qui ont parlé de l'enfance d'Alexandre. Il n'en 
est plus de même avec les auteurs dont il me reste àparler. 
Rutebeuf s'est borné à présenter, sous le couvert d' Aris- 
tote, ses propres idées sur les vertus qui doivent être 
dans le cœur d'un roi. 

(1) Ihid., t. I, textes, p. 128. 

(2) A lexandriade, p . -1 0-11. 



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13 

On trouve dans ses œuvres (1) une pièce assez courte 
sous cette rubrique : C'est le dit d'Aristotle. 

Aristotles à Alixandre 
Enseigne et si li fait entendre 
En sim livre versié 
Enz el premier quaier lié. 
Coument il doit el siècle vivre 
Et RuTEBUES l'a trait dou livre. 

C'est une suite de préceptes moraux par lesquels le 
philosophe engage Alexandre à suivre le conseil de ses 
« barons », à ne point aimer l'homme qui est « serf de 
deux langues », car il porte le miel et l'amer. Un sage 
roi doit élever les gens de mérite sans prendre garde à 
la naissance, car on voit des hommes « de bone gent 
estrait » dont on ne reçoit que du mal ; il faut d'un autre 
côté se méfier des parvenus qui sont quelquefois plus 
cruels et plus «vilains », que ceux qui sont extraits 
« d'anceserie ». D'ailleurs ce qu'on doit considérer, c'est 
ce que l'homme vaut par lui-même : 

Puis que nature en l'orne a mis 
Sens et valeur et cortoisie, 
n est quites de vilenie.' 
Tex est li homs corn il se fait : 
I. homs son lignage refait, 
Et uns autres lou sien depiece. 

Voilà qui n'est pas trop mal pensé, sous le nom 
d'Aristote, par un homme du xiii^ siècle. 

(4) Ed. Jubinal, t. IL p. 93-97 {Bihl elzév.). 



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14 



Alexandre devra avant tout aimer « preudomie », ne 
point régner par « faucetei » et par « barat » , être équi- 
table et désintéressé dans ses jugements : 

Juge le droit sans l'autrui prandre. 
Juges qui prent n'est pas jugerres, 
Ainz est jugiez a estre lerres. 

Mais la principale vertu qu'Aristote recommande à 
Alexandre c'est la largesse avec l'art de donner : 

Au doneir done en teil meniere 
Que miex vaille la bêle chiere 
Que feras au doneir le don 
Que li dons, car ce fait preudom. 

La libéralité est d'ailleurs la meilleure sauvegarde des 
rois : 

Rois n'at mestier de forterresce 
Qui a le cuer plain de largesce. 

Que cette pièce renferme, comme le dit l'éditeur de 
Rutebeuf, A. Jubinal, une attaque à l'adresse des par- 
venus, et particulièrement de Pierre de la Brosse, le fait 
est possible et je n'entends pas y contredire. Qu'il suffise 
de remarquer qu'elle n'offre rien qui n'ait pu être con- 
seillé par Aristote à Alexandre, sauf toutefois que le 
philosophe grec ne pouvait avoir l'idée de donner plus 
de force à ses préceptes en invoquant l'autorité de sainte 
Marie (1). 

(i) Si te prie, por sainte Marie, 

Se tu voiz home qui le vaille, 

Garde qu'a ton bienfait ne faille. 
OEuvres complètes de Rutebeuf, U II, p. 94. 



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15 

Arrivons enfin à Tœuvre la plus importante sur cette 
question des rapports de maître à disciple qui ont pu 
exister entre Alexandre et Aristote : le Secré des se- 
crez , 

Elle a pour première origine une compilation arabe 
dans laquelle on retrouve presque tout le traité d'Aris- 
tote sur la physiognomonie et peut-être encore des lam- 
beaux de ses autres ouvrages, le tout mêlé d'inventions 
étranges, et pour employer l'expression même de Gin- 
guené dans Y Histoire littéraire de la France (1) « à 
tout moment défiguré par les plus folles visions ». 

Raison de plus pour que ce livre eût un plein succès, 
rien ne réussissant alors comme l'étrange et le merveil- 
leux. Plusieurs traductions latines de cette compilation 
furent faites avant le xii^ siècle ; la plus connue est celle 
de Philippe, clerc de l'église de Tripoli, que saint 
Thomas, Roger Bacon et Albert le Grand ont quelque- 
fois citée. 

Le Secrétum secretorum ou de Regimine princi- 
pum (c'est le titre donné à la traduction de Philippe de 
Tripoli) (2) fut en effet beaucoup lu pendant le cours du 
moyen âge, et ce livre de préceptes qu'on supposait 
donnés à Alexandre par Aristote était offert comme un 
manuel de conduite à l'usage des rois et des seigneurs. 

On eut bientôt de cet ouvrage plusieurs traductions en 
prose et en vers. 

(1) T. XIII, p. 115-119. 

(2.) Cette traduction a été imprimée au début du xvi<^ siècle : AristoteUs 
Secrétum secretorum, interprète Philippo Tripolitano. Bononise, 
1501, in-fo. 



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16 

La version en prose la moins fidèle et en même temps 
la plus intéressante est celle que donna, au xiri® siècle, 
un dominicain d'Irlande, Jofroi de Waterford, très 
instruit pour son temps, car il savait le grec, le latin, 
l'arabe et le français, langue dont il se servit pour sa 
traduction faite, dit-il, « solonc les exemplaires de 
Paris. » 

Ce qui rend cette version précieuse, c'est qu'elle est 
non pas une simple traduction, mais une compilation 
dans laquelle le translateur et son collaborateur Servais 
Copale ont fait entrer une foule de choses qui sont de 
leur temps et qui apportent leur contribution à la 
connaissance du^ moyen âge. « Saichiés derechief que 
sovent i metterai autres boues, paroles, les ques tôt 
ne soient mis en cel livre, al mains sont en autre livres 
d'autoritei, et ne sunt pas mains profitables ke celles ki 
en cel livre sunt escrites ; et quanque je i metterai a la 
matire accordant sera (1). » 

C'est ainsi que Jofroi de Waterford a inséré dans sa 
compilation une partie d'un traité arabe d'Isaac : « Et 
fait a savoir que ce que y avons mis de la nature et la 
diversetez de viandes et de boires est translatez des 
livres Isaac qui sunt appeliez Diètes universeles et par- 
ticulers (2). » 

Ces déclarations faites, Joffroi de Waterford s'inquiète 
peu de mettre quelque anachronisme dans ses citations. 
Il fait alléguer à Aristote l'autorité de Végèce, de Sé- 



(1) Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 218. 
(^) /M., p. 224-228. 



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17 

nèque, de Valère-Maxime et même de saint Bernard, et 
dans le but, parfaitement louable du resté, de mieux 
instruire ses contemporains, il insère, dans sa compila- 
tion, les choses les plus étrangères à Aristote et à la 
Grèce. En voici un exemple bien concluant : dans le 
chapitre qui porte pour rubrique : De la diversitez du 
vin solonc les terrages ou les vignes C7'*oissent (1), le 
philosophe grec donne son jugement sur les vins de 
France. 

Plus fidèle est la traduction dont il me reste à parler, 
et dont Fauteur a été désigné sous le nom de Pierre 
d'Abernon, qu'on ne devra probablement pas lui con- 
server. Ici se présente, en effet, une difficulté dont la 
solution n'est pas sans intérêt, surtout parce qu'elle 
fournira un argument nouveau en faveur de la circons- 
pection dont il faut user dans la détermination des noms 
des trouvères. 

Roquefort commença par faire subir au nom de l'au- 
teur àvi Secré des secrez un changement tout à fait 
arbitraire (2). Ne connaissant sans doute point de loca- 
lité appelée Abernon, il donna au trouvère le nom de 
Pierre de Vernon, en quoi il fut suivi par Ginguené, dans 
V Histoire littéraire de la France, avec hésitation 
toutefois, car il émit le doute que ce nom fût bien le 
véritable. 



(1) J'ai reproduit ce chapitre dans rinlroduction aux œuvres de Henri 
d'Andeli, p. lv-lvii.I1 occupe, dans le ms. fr. 1822 de la Bibl. nat., les 
folios 113 Yo et 114 ro. 

(2) Essai sur l'état de la poésie française au xu^ et au xm^ siècle, 

2 



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18 

L'abbé de la Rue, si téméraire dans ses attributions 
et ses déterminations, reprit vivement Roquefort sur ce 
point. «On ne réforme pas ainsi, dit-il, le texte des 
manuscrits sans de bonnes raisons, et lorsqu'on le fait, 
on doit les dire au public (1). » Il restitua le nom 
d'Abernon que donne le manuscrit et qui est d'ailleurs 
celai d'une paroisse d'Abernon, maintenant Abenon, 
dans le canton d'Orbec, arrondissement de Lisieux. Il 
ne pouvait faire mieux, et cependant il est permis au- 
jourd'hui de douter que ce nom soit véritablement celui 
du trouvère. 

Voici en effet comment Fauteur s'exprime dans les 
vers par lesquels il termine sa traduction du Secretwn 
secretorum : 

Mais ore priez, pur Deu aniur, 

En ceste fin pur le translatur 

De cest livre, ke Piere ad nun, 

K'estreit est de ces de Abernun, 

Ke de bien fere li doint sa grâce 

E a nus tuz issi le face, 

Ke le règne pussum merir 

Ke done a suens a sun plaisir. (V. 2376-2383). 

Retenons bien l'expression dont se sert l'auteur : il a 
nom Pierre et il est extrait de ceux d'Abernon, c'est-à- 
dire de la famille d'Abernon, et passons à l'examen 
d'un passage qui précède celui que je viens de citer : 

En un livre que fesai jad 
De ceste matire treitié i ad 

(1) Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères 
normands et anglo-normands, t. II, p. 338. 



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19 

Et mut des choses, saciez sanz fable, 

K'al aime d'umme sunt profitable. 

Le livre, en vérité saciez, 

La Lumière as Lais si est nomez. (Y. 2362-2376). 

Ainsi Fauteur du Secré des secrez a fait aussi un 
autre livre qui porte pour titre La Lumière as Lais, 
Or nous possédons plusieurs manuscrits de ce poème qui 
comprend environ quinze mille vers et qui a été composé 
d'après VElucidarius d'Honoré d'Autun et plusieurs 
autres traités. L'auteur s'j désigne sous le nom de 
Pierre ; quant à son surnom qui n'est point d'Abernon, 
mais de Peckliam, il se trouve en rubrique dans deux 
manuscrits : Oxford, Bodieïenne, Bodley 399 et Cam- 
bridge, Bibl. de l'Université, Gg. I. I. Dans ce dernier 
ms. la rubrique est ainsi conçue : Ceo est le oreisoun 
mestre Pères de Pecchame auctour de ceste livre, 
M. Paul Meyer, à qui nous empruntons ces détails et qui, 
le premier, a indiqué que Pierre d'Abernon et Pierre 
de Peckham pouvaient bien n'être qu'un seul et même 
personnage, fait remarquer que « il y a un Peckham 
dans Kent et un autre dans Surrey (1). » 

L'assimilation est de la plus haute vraisemblance, et 
les textes, loin d'y contredire, l'autorisent pleinement : 
Pierre est extrait de la famille d'Abernon, mais il 
s'appelle Pierre de Peckham. Il me semble qu'on ne 
doit plus hésiter à substituer ce nom à celui de Pierre 
d'Abernon, sous lequel Ton désignait l'auteur àxx Secré 
des Secrez. 

(1) M. P. lleyer, Les mss. français de Cambridge^ dans la Rornania, 
t. VIII, p. 327. 



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20 

Ce n'est pas tout : Warton parle dans son Histoire 
delà poésie anglaise, t. II, p. 456, d un ouvrage en 
vers anglo-normands intitulé : La Lumière as Lais, 
d'après le ms. 399 de la Bodleïenne, dont il est question 
plus haut, et il dit que c'est un traité de théologie com- 
pose par maître Pierre de Fescamp ; il a mal lu ou mal 
interprété la rubrique, Pères dePecchame que M. P. 
Mejer nous fait exactement connaître. Un bibliographe 
a renchéri sur Warton ; d'après lui la Lumière as Lais 
est une sorte de traité de théologie, traduit en vers 
d'un ouvrage latin composé par maître Pierre. de 
Fécamp. Un autre ouvrage de bibliographie Ta suivi ; 
et voilà comme quoi les érudits du xx^ siècle cherche- 
ront, sans la trouver, bien entendu, cette œuvre latine, 
et déploreront l'action destructive du temps qui ne laisse 
flotter que de rares épaves sur la grande mer de l'oubli. 

J'arrive enfin à l'examen du Secré des Secrez, 
poème de 2,383 vers, dont je ne connais qu'un seul ma- 
nuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale, fonds 
français, n" 25307 (anc. n" 5, ms. Notre-Dame). C'est, 
comme je l'ai dit, la traduction du Secretum secreto- 
rum de Philippe de Tripoli, qui avait lui-même traduit, 
de l'arabe en latin, un traité renfermant les conseils 
qu'on prétendait donnés par Aristote à Alexandre. 

Il est écrit en anglo-normand, c'est-à-dire dans ce 
dialecte dont les formes bien connues proviennent du 
normaud altéré par l'influence du milieu anglo-saxon 
dans lequel vivaient depuis un siècle les descendants 
des compagnons du Conquérant. L'auteur a voulu 
l'écrire en vers octosyllabiques, mais peu familier avec 



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21 

les lois de la métrique, il a violé bien souvent la mesure ; 
on n'a point affaire à ces erreurs de copiste, si fréquentes 
dans la transcription des poèmes ; dans ce cas, il est 
toujours assez facile de ramener le vers à sa juste me- 
sure. Il n'en est pas ainsi dans l'œuvre dont il est ici 
question ; il y a trop de vers auxquels il est impossible 
de rendre la forme octosyllabique pour que ces irrégu- 
larités ne soient pas du fait de l'auteur. J'ajouterai que, 
sous le double rapport des formes dialectales et de l'irré- 
gularité de la métrique, il y a une profonde ressemblance 
entre le Secré des Secrez et La Lumière as Lais ; et, 
bien que d'ordinaire les écrivains de ce temps ne se 
distinguent guère par le style, tout indique ici que 
ces deux ouvrages sont bien dus au même auteur. 
Voici le début du poème : 

Primes saciez ke icest tretiez 

Est le Secré de Secrez numez 

Ke Aristotle, le philosophe ydoine, 

Le fiz Nichomache de Macédoine, 

A son deciple Alisandre en bone fei, 

Le grant, le fiz Phelippe le rei, 

Le fist en sa graunt vielesce, 

Quant de cors esteit en fieblesce 

Pus qu'il ne pout pas travailler, 

Ne al rei Alisandre repeirer, 

Pur reale bosoine atreiter 

De son deciple k'aveit mult cher ; 

Kar Alisandre en fin l'ameit, 

Kar graunz biens de lui apreneit 

Dunt suverein de sun conseil esteit, 

Kar prince e mestre le feseit 

Des reaumes de tute sa gent 

Pur sun très noble entendement. (V. 1-18). 



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22 



Aristote s'attachait à bien vivre, car il savait a^^^^ 
(beaucoup) de philosophie, de logique et de naturel 
clergie (sciences naturelles) ; et c'était grâce à lui 
qu'Alexandre gouvernait bien son royaume. 

Il composait beaucoup d'épitres morales, car il désirait 
que chacun vécût bien à l'égard de soi-même et des 
autres. Il en écrivit une à Alexandre, en réponse à une 
lettre que son disciple lui avait adressée après avoir 
conquis la Perse. 

Lettre d'Alexandre. Il a trouvé en Perse des gens de 
grand sens et de grande subtilité qui s'efforcent de 
régner sur les autres. C'est pourquoi il a dessein de les 
tuer tous et il consulte Aristote à ce sujet. 

Réponse d'Aristote : 

Si vus poez, fet il, changer la terre, 
L'eir e les eves et les citez, 
La disposition changez piirrez. 
Fêtes (limques hardiement 
De eus trestot vostre talent. 
Si ceo nun, saciez de veir, 
Si seignurie volez utre eus aveir, 
Enbone manere e bonement 
Oez les deboneirement 
E treltiez en amur la gent ; 
E jeo vus afi certeinement 
Ke, si si fêtes, en seur seez 
Ke de eus ferez vos volentez, 
. E suget vus serrunt en bon amur 
Par l'aide Deu nostre seignur (V. 54-68). 

Alexandre suit ce conseil et obtient en effet l'obéissance 
des Perses. Jusqu'ici nous avons affaire à une sorte de 



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23 

préambule qui s'étend jusqu'au vers 82. C'est à partir 
du vers 83 que l'auteur entre vraiment dans son sujet. 
Aristote, dit-il, envoya à Alexandre une autre 
épitre en réponse àunelettre qu'il en avait reçue ; mais, 
l'auteur n'a pas trouvé la lettre du roi ; il ne la connaît 
que d'une manière générale par la réponse que le phi- 
losophe y a faite : 

De ceste epistle si est la teniir : 

glorius fiz empereur, 

Dell te ciinferme par sa puissance 

En dreiture e en cimuissance, 

Vus meine de vertus en veritez 

E vus toille pur ses poestez 

Tut vostre bestial talent, 

E de tun règne doint aforcement 

E de engin esluminement 

A lui servir a sim talent. (V. 95-104). 

Il s'excuse sur sa vieillesse de ne pouvoir se rendre 
auprès du roi ; il va, sur les questions que celui-ci lui a 
posées, lui écrire des choses de la plus grande impor- 
tance. Alexandre les comprendra bien, grâce à son intel- 
ligence et à l'instruction qu'il a reçue. 

Après ces premiers mots, qu'il appelle la réponse 
spéciale, Aristote aborde la réponse générale, et le 
premier précepte qu'il donne est celui de la largesse, si 
cher d'ailleurs aux auteurs du moyen âge. A cet égard, 
il distingue quatre sortes de rois : 

Quatre reis sunt : li premer rei 
Larges est a suens e a sei ; 
Li autre est avers endreit li 
E endreit de ces sugez ausi ; 



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24 



Le tierz est aver endreit sei 

E larges as suens en bone fei ; 

Le quart vers sei ad la largesce 

E vers ses siigez ad la destresce. (V. 157-164). 

Les Lombards disent que ce n'est pas un vice pour un 
roi d'être avare pour soi et large pour les autres ; les 
Indiens approuvent celui qui est avare pour lui-même 
et pour les siens. Les Perses, au contraire, préfèrent le 
roi qui est large pour lui aussi bien que pour ses sujets. 
Aristote trouve que le pire de tous les rois est celui qui 
est large pour lui-même et avare pour ceux qui lui sont 
soumis. 

Il montre ensuite comment on doit pratiquer la lar- 
gesse : il faut tenir compte de son pouvoir, des besoins 
des autres et enfin de leur mérite. Il est dangereux 
d'agir contrairement à ces trois règles. 

L'avarice ne convient pas à la majesté royale. Un roi 
affecté de ce vice doit confier la direction de son 
royaume à un homme loyal et discret qui saura dépenser 
et gouverner au mieux des intérêts de tous. 

Mauvais efi'ets de l'avarice; il faut s'abstenir des 
biens de ses sujets. Aristote s'appuie ici sur l'opinion 
d'Hormogènes. Le royaume desChaldéens a péri, parce 
que les rois ont prodigué follement leurs richesses, puis 
ravi les biens de leurs sujets qui en ont appelé à Dieu. 
Celui-ci envoya pour les châtier vent et tempête, souleva 
contre eux un grand peuple et ôta leur nom de la 
terre. 

Toutefois, il faut user de mesure {tempérance aver) 
dans l'exercice de la largesse. 



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25 

Remarquons ici que Tauteur donne à cette vertu un 
champ bien plus vaste que ne le ferait supposer le sens 
attachéd ordinaire au mot largesse. C'est la bienfaisance, 
la générosité (prise au sens étymologique, noblesse de 
sentiments), la charité sous toutes les formes. Ecoutons- 
le plutôt : 

E si est de largece la siistenance : 

Volentiers parduner sans dotance, 

Ne ne fet des privetez d'aiitrui 

Ne des secrez enquerre, saciez de fi, 

Ne ne fet pas à remenbrer 

Chose donée ne a rehercer, 

E si est de bunté e vertu 

Renumbrer ceo k'est avenu, 

E tort volentiers relesser, 

E honurables honurer ; 

E si deit ausi a simple gent 

Aidier debonerement. 

As innocens li deit suvenir 

A lur defautes paremplir ; 

Respundre deit benigneraent 

A salutation de la gent, 

E sa lange deit refréner, 

E tort a tens dissimuler, 

E feindre de fol la folie 

Ausi c'um ne la sache mie. (V. 323-342). 

Ce sont d'ailleurs les enseignements qu'Aristote 
donnait autrefois à Alexandre : 

Enseigné vus ai en bone fei 

Ceo ke avant enseigner solei 

Tuz jurs e en vostre quor selgner; 

Bien sai nel volez oblier. (V. 343-346). 

De tous les biens, l'entendement est le plus précieux ; 



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26 



il nous apprend à mépriser ce qui est mauvais et à 
choisir ce qui est bon. C'est lui qui nous fait désirer la 
bonne renommée, sinon notre mobile est l'envie qui 
fait naître tous les vices. Généalogie des vices engendrés 
par l'envie. Généalogie des vertus engendrées par le 
désir de bonne renommée. 

Il faut comprimer les désirs charnels; généalogie 
des vices qu'ils engendrent. Un roi doit chercher surtout 
la bonne renommée et soumettre son royaume à la loi 
de Dieu. C'est l'opinion des gens sages, des philosophes, 
qu'un roi doit craindre Dieu ; s'il craint et respecte 
Dieu, ses sujetsle respecteront. 

Un roi doit honorer les juges {les sires des leis), 
révérer les religieux, élever les sages, s'instruire avec 
eux. Il doit avoir de la pitié, éviter la colère, reconnaître 
ses erreurs, agir à propos en évitant ou la lenteur ou la 
hâte. 

Il faut que le roi soit noblement vêtu, de façon que la 
beauté des vêtements relève sa dignité. Le roi doit avoir 
une voix haute et claire, être doué d'éloquence, mais, 
ne pas en être prodigue ; il faut que ses sujets désirent 
l'entendre et non qu'il les fatigue de ses paroles. 

Il ne convient pas au roi de se mêler trop souvent à 
ses sujets : 

Kar trop familierté a gent 

Despit engendre de hiimme sovent. (V. 600-601). 

Il vaut mieux suivre la coutume des peuples indiens. 

Là, le roi ne se montre qu'une fois Tan en somptueux 

équipage ; le peuple est maintenu au loin ; les barons 



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• 27 

délibèrent avec le roi sur les intérêts du royaume. Le 
roi distribue alors ses dons, et met en liberté les 
prisonniers les moins coupables. Un prince doué d'élo- 
quence se lève alors, fait Téloge de Dieu et du roi, puis 
des bonnes mœurs de la nation, en excitant les hommes 
par des exemples et par des raisons à aimer le roi, à le 
respecter et à lui obéir. De là, le peuple lui-même loue 
le roi ; les sujets enseignent à leurs enfants à lui obéir^ 
à le craindre et à l'honorer. Sa renommée en augmente. 
En ces temps aussi, le ,roi punit les mal fesanz et les 
félons, leur ôte la vie selon la loi, pour les punir et 
amender les autres par leur exemple ; il allège les 
charges qui pèsent sur son peuple, protège les mar- 
chands ; ceux-ci accourent dès lors dans le pays, et les 
revenus du roi s'en trouvent augmentés. 11 faut bien en 
effet se garder de porter préjudice aux marchands ; ils 
répandent par le monde la bonne renommée du peuple 
et du roi qui les reçoivent. 

Ce ne sont pas les biens d'ici-bas qu'il convient de 
rechercher : 

G Alisandre, ne desirez mie 

Ciioses corruptibles en ceste vie 

E ke passent legierement, 

Ke lesser covient subitement ; 

Mes desirez richesce estable 

E la vie ke n'est pas changable 

E le règne k'est pardurable 

Ou joie ad e gloire durable. (V. 706-713). 

Qu'il se rende glorieux en Dieu, qu'il évite de mener 
la vie des bêtes, qu'il pense aux choses à venir, qu'il 



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28 



contienne ses désirs en boire, manger, dormir, et ^6- 
cherie. 

Pur ceo, emperiir, reisiin vus prie 

Ke femmes ne purgisez mie, 

Kar teu chose est en vérité 

A porc dreit Une propriété. 

Queu chose dune ou gloire aurez 

Quant teu vice avérez haunté 

Ke de beste est propriété, 

Ke reisun n'unt en vérité? (V. 732-739). 

Il convient à un empereur de converser avec gens 
honorables (bêle gent), et de chercher sa distraction au 
son des instruments ; les sens et l'esprit se reposent 
alors et le corps reprend de la vigueur. Mais il ne faut 
se livrer à pareille vie que pendant trois ou quatre 
jours, et deux ou trois fois seulement pendant une 
année. 

Ayez auprès de vous les gens les plus habiles de votre 
maison qui vous rapporteront tout ce qui se dit et se 
fait dans votre royaume. 

Honorez les sages, invitez auprès de vous tantôt 
l'uû, tantôt l'autre ; que votre largesse et votre bonté se 
répandent successivement sur tous. 

Mettez de la réserve dans votre maintien ; gardez-vous 
de trop rire, car cela ôte le respect; le roi, dans sa cour 
et dans son conseil, doit garder le rang qui le distingue 
de ses sujets. Il est écrit dans le livre nommé Esculape 
qu'on estime le roi ressemblant à l'aigle qui a seigneurie 
sur les autres oiseaux, et non à l'oiselet qui lui est 
sujet. 



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29 

Que le roi s'applique à remarquer ceux qui se con- 
duisent mal en sa présence, qu'il pardonne facilement à 
ceux qui ont agi ainsi par jeu, mais qu'il punisse sé- 
vèrement ceux qui l'ont fait par félonie. 

L'obéissance au souverain consiste en ces quatre 
choses : religion, amour, courtoisie et révérence. Tour- 
nez à vous les cœurs ; ne donnez pas au peuple matière 
à mal parler de vous, car il se tournerait facilement 
contre votre autorité. 11 faut qu'il y ait au cœur des 
sujets plus de respect encore que d'amour : 

Kar escrit est e leu en autur 

Ke le rei en règne par sun afere 

Est corne la pluie ke chiet en terre, 

La qiiele est, la Deu grâce en sun, 

Del ciel e de terre beneiçun. 

Vie as vivanz sanz do ii tance, 

E si est a toz aidaunce, 

Kar par pluie vient esperaunce 

As marchanz e lur aidance. 

En pluie sovent toneirs vienent 

E fudres sovent ausi encheient ; 

En riveres fet crétines sovent; 

Les russeaux s'en enflent enseraent 

E mut avienent les mers frémissent 

Par quel mut vivanz périssent. (V. 869-883). 

Cependant les hommes oublient les maux qui leur 
viennent et louent Dieu pour les plus grands biens 
qu'ils en reçoivent en le priant d'ôter les inconvénients 
qui en résultent. Toutes choses ont été d'ailleurs bien 
établies dans le monde ; on en peut prendre pour 
exemple l'hiver, l'été, si utiles pour produire et déve- 



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30 



lopper les biens de la nature ; beaucoup de maux pour- 
tant viennent du froid de l'hiver et de la chaleur de 
Tété. La conclusion est qu'un roi doit regarder si les 
biens qu'il répand sont proiStables à tous. 

Songez aux nécessités des genspàuvreset malheureux, 
chargez un prudhomme de veiller spécialement sur 
eux. 

Alisandre, prenez en cure 

K'asez eiez de warnesture 

De blé e d'autre chose profitable 

Ke bone seit e a gent mengable, 

Ke suffire pussent en Yostre terre, 

En tens de feim kant aurez afere. (V. 968-973). 

Vous pourrez alors ouvrir vos greniers à vos peuples. 
Vous sachant si prévoyant, ils auront désormais con- 
fiance en vous. ^ 

Espandre sanc d'umme eschivez, 

Kar Hermogenes, le noble dôctur, 

Kscrit e dit tut errur 

Ke quant créature a sei semblable 

Créature occist, saciez sanz fable, 

Ke les Vertuz del Ciel a Deu crient ; 

« Sire Deu, sire Deu ! » en criant dient. (V. 1015-1021.) 

Celui qui tue sera tué à son tour; les vertus du ciel 
présenteront à Dieu la mort de la victime jusqu'à ce que 
juste vengeance en soit donnée et le meurtrier demeurera 
toujours dans les peines de l'enfer. Alexandre connaît 
assez d'exemples de l'antiquité qui peuvent lui être un 
enseignemejit pour l'avenir^ 



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J 



31 

Ne méprisez point les petites gens, car ils peuvent 
s'élever à la richesse et aux honneurs. 

Evitez surtout de manquer à votre foi. De la foi 
dépend l'union des peuples et des cités ; sans la foi, les 
hommes retourneraient à leur état premier et ressem- 
bleraient aux bêtes. Gardez donc votre foi et votre 
serment, quoi qu'il puisse en résulter pour vous. Rappe- 
lez-vous ce que dit Hermogènes : nous avons à nos 
côtés deux esprits, l'un à droite, l'autre à gauche, qui 
nous observent et rapportent au Créateur toutes nos 
actions. 

Il ne convient d'ailleurs pas à un roi de souvent jurer 
et faire des serments ; cela est bon pour les sujets et les 
serfs. Les rois des Eubaiens et des Socroiens avaient 
coutume de jurer pour tromper leurs peuples et leurs 
voisins ; l'équité du roi juge ne le voulut pas souffrir. 

Pour bien gouverner un royaume, il faut des leçons 
toutes spéciales. Alexandre ne doit pas répugner à les 
apprendre, car elles sont très profitables. En voici 
quelques-unes : Ne point se repentir des choses passées, 
car c'est le propre des faibles femmes, et garder tou- 
jours courtoisie ; augmenter chaque jour ses bonnes 
actions, car c'est le salut du royaume et la destruction 
des ennemis. Développez l'instruction : ' 



Universitez apparaillez 
E studie en citez establiez, 
E en tun règne le sufFreez 
E a tes homes le comandez 
Ke lur fiz apreignent de letrure 
E ke de studie preignent cure 



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32 



En les arz e en moraiitez, 

Si ke seient clers esprovez 

E a Yostre purveance apent 

De trover lur susteinement. (V. 1158-1167). 



Cette sollicitude encouragera d'autres gens à étudier. 
Les lettres célébreront les actions d'Alexandre ; son 
règne en sera illustré. C'est ce qui est arrivé à la Grèce ; 
les sages étudiants en clergie ontfait sa gloire. 

Alexandre, ne vous fiez pas aux femmes, ne vous 
abandonnez pas à elles, fuyez ce venin mortel. 

Ne vous fiez pas à un seul médecin qui pourrait vous 
nuire par félonie ; ayez-en dix que vous consulterez au 
besoin. 



Alisandre, le fet remenbrez 
La reine de Inde dunt bien savez, 
Kant par amisté a vus manda 
Presens e beaus dims envea, 
Entre quels choses fu envée 
Celé bêle pucele tant malurée 
Ke d'enfance veraiement 
De venim nurri fu de serpent, 
Dunt si a celé hure n'usse esté 
Ke Tusse cointement esgardé 
E par art ne Fusse coneu 
E par esgarz aperceu, 
De ceo ke hardicment esgarda 
E sanz vergoine les oilz ficha 
En face d'umme contuelement 
En perçant e horiblement 
Dunt jeo aparceu bien par tant 
K'ele tuereit home sul en mordant, 
Ke puis après par esperement 
Le provastes tut certeinement, 



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33 

Dunt ta mort, si jeo n'usse esté (1), 

En ardur de lecherie vus eiist procuré. (V. 1242-1263). 

Gardez donc que votre âme, qui est de nature angé- 
lique, ne soit souillée. 

Alexandre, il ne faut ni vous lever, ni vous asseoir, 
ni manger, ni boire, en un mot ne rien faire sans le 
conseil d'un sage astronome. Dieu n'a rien fait en vain ; 
il a tout fait par raison ; c'est pour cela que Platon, 
notre maître, a pu chercher l'être des choses et trouver 
la science des idées. Ne croyez donc pas les non sages 
qui prétendent que nul astronome ne peut connaître 
l'avenir. 

D'autres disent à tort que Dieu a réglé le monde 
avant qu'il fût, de façon que tout arrive par nécessité 
et qu'il ne sert à rien de savoir ce que l'avenir réserve. 
Mais, si l'on connaît d'avance les choses futures, on 
pourra mieux les supporter ou les éviter. Si l'on sait 
que les grands froids, les grandes chaleurs ou les années 
de famine doivent advenir, on pourra se prémunir plus 
facilementcontre ces maux. Il est donc bon de connaître 
les choses par avance ; on s'en garantira plus aisément 
et Ton priera Dieu de les détourner. 

Mais Aristote ne veut pas pour le moment traiter 
d'astronomie ; il viendra plus tard à ce sujet. Actuelle- 

(1) J'appelle tout spécialement l'attention sur ce passage du Secré des 
Secrez. Je ne sais à qui Pierre d'Abernon ou de Peckham a emprunté 
ce fait, mais il a peut-être suggéré l'idée d'appliquer au sage Aristote et 
au grand Alexandre b légende du roi Nauda et de son ministre Vararut- 
schi qu'on trouvera plus loin et qui est devenue le thème du Lai d' Aris- 
tote. 



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34 

ment il donnera des préceptes de médecine et enseignera 
comment on peut maintenir le corps en état de santé. 
C'est une doctrine précieuse, car en ce monde on ne 
peut parvenir à rien si Ton n'en a le pouvoir , et ce pouvoir 
c'est la santé, c'est-à-dire l'égalité de complexion due 
à la tempérance. Dieu a révélé cette science aux pro- 
phètes et à ceux qu'il avait élus ; mais ce sont surtout 
les Grecs qu'il illumina et auxquels il donna la connais- 
sance de la nature. 

Les sages et les philosophes naturalistes disent que 
l'homme est composé de quatre éléments contraires qui 
ont besoin, pour se maintenir, du boire et du manger ; 
mais prendre trop ou trop peu et en toutes choses 
dépasser la mesure engendre des maladies ; la tempé- 
rance est la condition d'une longue vie. On rapporte 
qu'Hippocrate se soumettait à des diètesqui le rendaient 
faible; à un de ses disciples qui lui représentait que sa 
faiblesse de corps provenait de ses diètes, il répondait 
qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour 
manger. Ne point trop manger rend plus propre à 
l'action ; on le voit par l'exemple des Arabes qui tra- 
versent le désert et font de longues routes ; s'abstenir 
de trop manger est une médecine souveraine pour avoir 
une. excellente santé. 

L'auteur traite ensuite du choix des aliments, qui 
doivent varier suivant l'âge, la complexion et le temps. 
Il serait trop long de le suivre dans les détails qu'il 
donne sur les gros aliments, les aliments légers ou 
moites, chauds ou froids, aussi bien que sur les signes 
qui distinguent un bon estomac d'un mauvais. 



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35 

Aristote va maintenant faire connaître des se- 
crets qu'il a trouvés dans Tart de la médecine, afin 
qu'Alexandre puisse, dans la plupart des cas, se passer 
de médecin. 

Ces secrets consistent dans des conseils relatifs à 
l'hygiène de la toilette, aux conditions dans lesquelles 
il faut être pour prendre ses repas, à la position que 
doit occuper le corps pendant le sommeil. 

Détachons de cet endroit la recommandation sui- 
vante : 

Si aucune grevance dune sentez 

Ou k'en l'estomac ou ventre avez, 

Fêtes une chemise eschaufer 

E ferm sur vostre ventre poser. (V. 1778-1881). 

Ainsi que le traducteur en prose, Jofroi de Waterford, 
notre poète a gardé une sage réserve et supprimé l'in- 
dication fort singulière du second remède recommandé 
par l'auteur arabe et maintenu par Philippe de Tripoli, 
dans son texte latin (1). 

Aristote entre ensuite dans de grands détails relati- 
vement au boire et au manger. Nous ne l'y suivrons 
point; nous nous bornerons à dire que cette hygiène 
du moyen âge est fort curieuse à connaître, et qu'à côté 
de quelques recommandations qui peuvent faire sourire, 
on rencontre une foule de préceptes que la médecine de 
nos jours ne désavouerait point. 

(1) Voici ce texte de Philippe de Tripoli : « Si sentis gravediinem in 
stomacho et in ventre tortiones, tune medieina est ponere super ventrem 
camisiam calidam ponderosam, autamplecti puellam calidam speeiosam. » 



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36 

Je signalerai cependant -une singulière tolérance de 
l'auteur ; il condamne en général Tivresse, mais il la 
permet par exception et comme une mesure hy- 
giénique : 

Ne si n'est a mile maiiere a user \ 

A home, si vient sei enyverer, 

Kar mutes maladies suvent 

Engendre yveresce veraiement ; 

Mes ke uiie feiz ou dous le meins beit 

Tant k'enyvré après en seit; 

Valer li peut veraiement, 

Issi ke nel face trop suvent. (V. 2220-2227). 

Après avoir achevé de traiter de la médecine dans cette 
partie de sa traduction, qui comprend 886 vers sur le 
chiiBfre total de 2,383, le translateur se livre à quelques 
considérations qui lui sont toutes personnelles et qui 
forment, du vers 2,237 au vers 2,383, comme l'épilogue 
de son poème . En voici le résumé : 

« Je n'ai rien rencontré de plus en ce livre bien que 
l'auteur ait promis de traiter un plus grand nombre de 
choses. Ce qui s'j^ trouve cependant suffit, et qui 
connaîtra et pratiquera ces préceptes pourra être tenu 
pour prudhomme. Mais la diversité des lieux amène la. 
diversité des complexions ; il en résulte que cette mé- 
decine générale est rendue spéciale parles coutumes des 
divers pays. Ainsi, différents régimes conviennent aux 
hommes d'après la différence des pays : il leur faut une 
médecine spéciale. On ne doit donc pas se fier entière- 
ment aux préceptes qui viennent d'être donnés ; ils ne 
conviennent bien qu'au pays où ils ont été trouvés ; 



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37 

maïs il faut les modifier sagement d'après la coutume 
du pays oà l'on est. » 

Voilà certes des réflexions pleines de bon sens et qui 
font honneur au poète anglo-normand. II continue en 
ces termes : 

« Quant à ce qui concerne l'âme, un chrétien peut se 
sauver, s'il agit suivant les vertus qu'enseigne ce livre; 
mais ces leçons ne peuvent servir ni aux juifs ni aux 
païens, elles peuvent être utiles à éviter la peine, mais 
non à conduire à la joie du ciel, parce que la foi, l'es- 
pérance et la charité font défaut. C'est Jésus-Christ qui 
est notre foi, notre charité et notre espérance; les 
quatre vertus dont il a été question plus haut ne peuvent 
servir que si elles sont unies à la foi, à l'espérance et à 
la charité : ces trois vertus sont si bien unies que, qui a 
l'une a les deux autres et que à qui l'une fait défaut, 
les autres manquent en même temps. Mais si l'homme 
est en état de péché mortel, la foi, l'espérance, la charité 
et les autres- vertus seront impuissantes à le sauver. 

« L'auteur a traité cette matière si profitable à l'âme 
dans un livre intitulé La lumière as lais ; c'est pourquoi 
il n'en parlera point ici. 

« Il termine en demandant de prier pour le translateur 
dé ce livre qui a nom Pierre et qui est extrait de ceux 
d'Abernon, afin que Dieu lui donne sa grâce et lui fasse 
mériter le royaume des cieux. Amen. » 

Relevons sur cette conclusion de l'auteur, une erreur 
commise par Ginguené dans l'article qu'il lui a consacré 
au XIIP volume de Y Histoire littéraire de la France, 
« Tout cet enseignement, dit-il, finit par de belles 



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38 

séntenees sur la religion chrétienne, sur Jésus-Chrîst, 
sur les vertus théologales \ S'il y a quelque invraisem- 
blance à rapprocher ici dés noms si divers, c'est au 
moins une morale édifiante et une orthodoxie au-dessus 
de tout reproche (1). » 

C'est sans doute Ginguené qui a entraîné l'abbé de 
la Rue dans^ la même erreur. « Mais ce- qu'il y a de 
plus bizarre, nous dit-il, c'est que le philosophe Aristote 
finit par enseigner à l'empereur Alexandre la nécessité 
de la foi en Jésus-Christ pour obtenir le bonheur éter- 
nel (2). » 

M. Ch. Gidel pour qui, en 1874, quarante ans après 
la publication de l'abbé de la Rue, Pierre d'Abernon, 
ou mieux Pierre de Peckham, n'est encore que Pierre de 
Yernon, transcrit le passage de Ginguené et en prend 
texte pour s'écrier : « On ferait un volume des 
erreurs du moyen âge sur l'antiquité. Les hommes les 
plus érudits de ce temps brouillent et confondent les 
temps et les lieux. Auteurs imaginaires, - traités qui 
n'ont jamais existé, fables grossières sur les noms les 
plus illustres du moyen âge, tout se rencontre dans leurs 
compositions (3). » Ces reproches trouvent très sou- 
vent leur justification, mais ils ne sauraient être adres- 
sés à notre trouvère. Ginguené a lu d'un œil distrait la 
conclusion du Secré des secrez. Ce n'est plus Aristote 
qui parle en l'endroit visé, mais bien le traducteur en 



(1) P. 12o. 

(2) J^ssai, etc., t. II, p. 362. 

(3) La Légende d' Aristote au moyen âge. 



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39 

son nom propre. Après avoir terminé sa version, il dit 
qu'il n'a rien trouvé de plus au traité d' Aristote et il le 
complète par quelques considérations qui lui appar- 
tiennent. Au regard du corps, il recommande de faire 
varier les pratiques de médecine suivant les milieux. 
Quant à ce qui concerne l'âme, il dit qu'un chrétien 
peut se sauver en pratiquant les vertus qu'enseigne ce 
livre, mais que ces leçons ne sauraient suffire ni aux 
juifs ni aux païens, parce qu'ils ne connaissent pas 
Jésus-Christ : 

Mes ceo ne vus dei pas celer 
K'a Gin ne paen ne puet valer 
. Fors siilement a eschivre peine, 
Mes en joie del ciel pas ne les mené 
Pur ceo ke créance lur faut, 
Espérance e charité ke tut vaut ; 
Kar ki ke faut del fundement, 
' L'overe périt tut pleinement. 
Le fundement de nostre créance 
E de tuz vertuz l'enseverance 
Est Jhesu Crist le sauveur, 
LefizDeu nostre creatur; 
Il est charité e nostre créance, 
Il est del tut nostre espérance. (V. 2306-2319). 

Je me suis étendu un peu plus qu'il ne convenait 
peut-être sur cette œuvre dont on fait remonter la 
composition à la fin du xii® siècle ; mais il m'a semblé 
qu'elle occupait une place honorable dans la littérature 
normande, tant par le sujet qui s'y trouve traité que 
par l'état de la langue qu'elle révèle ; et que, pour ces 
deux raisons, il était bon de lafairearaplement connaître, 
en attendant que quelque éditeur prît soin de la publier. 



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40 



II 



Jusqu'ici les rapports que TimagiDation du moyen 
âge établit entre Alexandre et Aristote sont, à tout 
prendre, malgré le caractère parfois singulier des con- 
seils donnés par le maître au disciple, ceux qui doivent 
exister de grand roi à sage philosophe. Mais poussons 
un peu plus loin nos recherches et nous allons trouver 
une galante aventure dans laquelle le grave précepteur 
n'eut pas l'avantage : la leçon de morale qu'il prétendait 
donner à Alexandre tourna en effet à sa confusion per- 
sonnelle. 

L'aventure est racontée dans un des plus charmants 
fabliaux que nous ayons reçus du moyen âge. On en 
connaît l'auteur : c'est un Normand, Henri d'Andeli, 
probablement clerc attaché à la personne de l'arche- 
vêque de Rouen, Eudes Rigaud, et non pas chanoine de 
Rouen, ainsi que Hyacinthe La,ngIois l'avait supposé (1), 
et comme on le répète encore parfois, bien que j'aie 
établi, dans mon introduction (2) aux œuvres de ce 



(1) J'ai dit à tort (OJEuvres de Henri d'A7ideli, p. viii), que l'abbé de 
La Rue avait le premier, en 1834, identifié l'auteur du Lai d' Aristote 
avec un chanoine du chapitre de Rouen ; c'est à Hyacinthe Langlois qu'il 
faut rapporter cette identification. V. sa Notice sur les has-reliefs des 
stalles de la cathédrale de Rouen, sur l'ancien 'poème intitulé : Le 
Lay d' Aristote, et sur son auteur, Henry d'Andeli, trouvère normand, 
dans les Mémoires de la Société d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38. 

(2) P. xix-xxi. 



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( 



41 

trouvère, que le chanoine était mort, alors que son 
homonyme écrivait le Dit du Chancelier Philippe. 

Voici l'analyse de cet ingénieux récit qui porte pour 
titre Li Lais cVAristote : 

Alexandre vient de soumettre Tlnde, mais il s'arrête 
dans cette province et ne songe plus à d'autres con- 
quêtes, vaincu à son tour par les charmes d'une belle 
Indienne : 

Amors qui tout prent et embrace 

Et tout aert et tout enlace 

L'avoit ja si es braies mis 

Qu'il ert devenu z fins amis, 

Dont il ne se repentoit mie, 

Quar il avoit trovée amie 

Si bêle comme a souhaidier. 

N'avoit cure d'aillors plaidier 

Fors qu'avoec li manoir et estre. (V. 93-lOi). 

Et en effet, il ne s'éloigne plus d'elle et oublie tout ce 
qui n'est pas celle qu'il aime, si bien que « sa gent » 
murmure de se voir abandonnée par lui. Aristote, qui l'a 
suivi dans ses expéditions lointaines, a entendu les 
plaintes de ses « barons », et, fidèle à son rôle de pré- 
cepteur, il vient lui adresser de sévères remontrances. 
En vain Alexandre lui oppose que ceux-là seulement 
peuvent le blâmer qui n'aimèrent jamais ; Aristote est 
inflexible et ne lui épargne pas les dures paroles : 

Je cuit que vous ne veez goûte, 
Rois, dist Aristotes ses mestre ; 
Or vous puet on bien mener pestre 
Tout issi comme beste en pré. 
Trop avez le sens destempré 



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42 

Ouant por une meschine estrange 

Voz cuërs si durement se change 

C'on n'i puet mesure trover. 

Je vous vueil proier et rouver 

A déporter de tel usage, 

Quar trop i paiez le musage. (V. 164-174). 

Alexandre n'a point oublié sa docilité d'autrefois : il 
cède à son maître et ne va plus voir la belle Indienne ; 
mais son amour n a point diminué. Il demeure éloigné 
d'elle, 

Mes miex l'aime ore et miex li veut 
~ Que il ne fist a nul jor mais. (V. 188-189) . 

Il est facile de prévoir la suite. A force de penser à 
son amie et de se rappeler son front plus poli que le 
cristal, sa belle bouche, sa blonde tête, Alexandre 
faiblit ; la résolution l'abandonne : « C'est folie, pense- 
t-il, de tant souffrir pour satisfaire autrui. Amour a 
pour règle non pas la raison, mais son propre caprice». 
Et le voilà qui part pour revoir celle 

Qui molt li plot et abeli. (V. 216). 

A sa vue, la jeune fille s'est levée toute émue; ses 
lèvres laissent échapper cette douce plainte : « Sire, je 
me suis bien aperçue de votre grand trouble. Comment 
un véritable amant peut-il renoncer à voir ce qui tant 
lui plaît? » Puis elle pleure et se tait. Alexandre s'ex- 
cuse : il a cédé au blâme de ses « chevaliers » et de ses 
« barons » ; il a écouté les remontrances de son maître 
qui « laidement » l'a repris de son amour. Il sait bien 



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43 

maintenant qu'il a eu tort, mais il a craint le mépris et 
la honte. A peine a-t-il achevé que la jeune fille a déjà 
trouvé le moyen de tirer vengeance du maître « châna 
et pale ». Elle fera bien voir que ses charmes sont plus 
puissants que « dialetique ne gramaire ». ; il lui sera 
facile de tourner la tête au vieux philosophe et de le 
« despointer de son sens et de sa clergie ». Qu'Alexandre 
se place le lendemain aux fenêtres de la tour et il verra 
comme elle sait se venger. 

Au matin, quant tens fu et eure, 

Sans esveillier autrui se lieve, 

Quar li levers pas ne li grieve. 

Si s'est en pure sa chemise 

Enz el vergier souz la tor.mise . 

En .j. bliaut ynde goûté, 

Quar la matinée ert d'esté 

Et li vergiers plains de verdure. 

Si ne doutoit pas la froidure, 

Qu'il faisoit chalt et dolz oré. 

Bien li ot nature enfloré 

Son cler vis de lis et de rose. (V. 278-289). 

La coquette compte sur ses seuls attraits : nul orne-- 
ment dans ses cheveux ; elle laisse simplement flotter 
sur ses épaules ses belles tresses blondes. Elle erre çà et 
là dans le verger, pieds nus, sans ceinture, relevant 
légèrement son « bliaut » et chantant à mi-voix : 

Or la voi, la voi, la voi. 

La fontaine i sort série. 

Or la voi, la voi, m'amie 
El glaiolai desouz l'aunoi. 

Or la voi, la voi, la voi, 
La bêle blonde ; a li m'otroi. (V. 303-308). 



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44 

Le roi est aux fenêtres de la tour; il Taperçoit et 
Tentend, et se réjouit « de son dit et de son chanter ». 

Il n'est pas seul à l'entendre ; le philosophe s'est, lui 
aussi, levé de bonne heure; le voilà assis à ses livres, 
tout contre la fenêtre ouvrant sur le verger où s'ébat la 
jeune Indienne. Il la voit aller et venir, et ses gracieux 
mouvements lui mettent au cœur une pensée qui lui fait 
fermer son livre. Il voudrait qu'elle vînt plus près afin 
qu'il pût se mettre en sa « merci ». Et cependant, 
comment pourrait-il le faire ? Un seul coup d'oeil ren- 
verserait-il tout rédiâce de sa sagesse ? Non : ce serait 
trop de honte. Hélas! qu'est devenu son cœur? Ou- 
bliera-t-il donc qu'il est vieux et chenu, et le plus âpre 
philosophe que le monde connaisse? Qu'importe ! Amour 
est tout-puissant ; qu'il vienne donc habiter en lui, 
puisque toute résistance est vaine. Pendant que le 
maître s'égare en de telles pensées, la jeune fille entre- 
lace diverses fleurs autour d'une branche de menthe 
pour en parer ses cheveux ; elle chante ainsi en 
cueillant les « floretes » : 

Ci me tienent amoretes. 
Dras i gaoit meschinete. 

Douce, trop vous aim ! 
Si me tienent amoretes, 

Ou je tieng ma main. (V. 359-364). 

Pendant qu'Aristote s'afflige de ne pas la voir appro- 
cher de la fenêtre où il se tient, la folâtre, qui feint de 
ne pas l'avoir aperçu, s'étudie à l'enflammer davantage. 
Elle pose tout à coup son « chapel » de fleurs sur sa 



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45 

jolie tête et se dirige vers la fenêtre du philosophe en 
chantant ce couplet d'une « chanson de toile » : 

En. j. vergier, lez une fontenele 
Dont clere est l'onde et blanche est la gravele, 
Siet fille a roi, sa main a sa maisselle ; 
En souspirant son douz ami apele : 

« Hé ! biaus quens Guis, 
La vostre amors me tôt solas et ris ». (V. 384-389). 

Au moment où elle passe près de la large fenêtre, 
Aristote étend le bras et l'arrête par son « bliaut ». 
Elle pousse un cri. Le philosophe lui fait l'aveu de son 
amour : 

Ma douce dame, 

Por vous métrai et cors et ame, 

Vie et honor en aventure, 

Tant m'a fet amors et nature 

Que de vous partir ne me puis. (V. 406-410). 

La belle fille n'est point farouche et ne pense pas à le 
blâmer de ce qu'il l'aime tant. Elle craint toutefois. 
N'a-t-on pas (elle ne sait qui l'a fait) blâmé le roi de 
ce qu'il se plaisait tant avec elle ? Aristote la rassure ; 
aimé et craint du roi, comme il Test, il saura bien faire 
taire le blâme et les cris ; et il la prie d'amour. Mais la 
« dame » exige avant tout qu'il lui satisfasse un 
caprice : 

Vous covient faire 

Por moi .j. moult divers afere, 

Se tant estes d'amor soiispris ; 

Quar moult très granz talenz m'est pris 

De vous .j. petit chevauchier 

Desus ceste herbe en cest vergier. 



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46 

Et si vueil, dist la damoisele, 

Que desor vos ait une sele ; 

S'irai plus honorablement. (V. 428-436). 

Un coeur vraiment épris ne refuse rien à ce qu'il 
aime. Aristote consent à tout; il va chercher lui-même 
la selle d'un palefroi; la jeune fille la lui met sur le 
dos et le fait ainsi « enseler comme roncin » , 

Et puis a .iiij. piezaler 

A chatonant par desus l'herbe. (V. 451-452). 

Elle monte sur son dos, et il la promène ça et là par 
le verger pendant qu'elle chante à voix pleine : 

Ainsi va qui amors maine. 

Bêle Doé i ghée laine (1). 

Mestre musars me soustient. 

Ainsi va qui amors maine 

Et ainsi qui les maintient. (V. 465-469). 

A cette vue Alexandre pousse un éclat de rire ; il 
interpelle son maître et lui demande s'il a perdu la 
raison, qu'il se laisse mener ainsi, lui qui prêchait si 
bien contre Tamour. Aristote lève la tête, et, quoique 
confus de s'être laissé surprendre en pareille posture, il 
se tire adroitement du mauvais pas où il s'est engagé. 
« Vous avez bien raison, sire, lui dit-il ; mais je n'eus 
pas tort de craindre pour vous et de vous prémunir 
contré les dangers de l'amour, puisque moi-même je 
n'ai pas su y résister et que nature m'a fait oublier en 

(1) Je profite ici d'une correction indiquée par M. Gaston Paris. V. Ro- 
mania, t. XI, p. 140.^ 



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47 

une heure tout ce que j*ai appris et lu. » Alexandre rit 
encore et lui pardonne, et l'auteur conclut par cette 
sentence morale qu'il emprunte àDionysiusCato: Turpe 
est doctori, cum culpa redarguit ipsum. 

Tel est ce fabliau, un des meilleurs, nous l'avons 
déjà dit, que le moyen âgô nous ait transmis, que l'on 
considère l'habileté de la composition, Te^xpression 
naturelle et vive des sentiments, la mesure et la dis- 
crétion du style. Mérite vraiment exceptionnel en ce 
temps : dans un sujet qui pouvait facilement donner 
lieu à ces licences dont les fabliaux abondent au delà de 
ce qu'on pourrait supposer, l'auteur a su conserver une 
réserve bien rare et se garder de tout mot inconvenant. 
- Il est à peine besoin de dire que ni l'histoire 
réelle d'Alexandre, ni celle d'Aristote ne renferment 
rien qui, de près ou de loin, ressemble à cette anecdote. 
Est-ce à dire pour cela que notre trouvère normand 
l'ait tirée de sa fertile imagination ? Nous le voudrions 
pour lui, mais il faut reconnaître qu'il n'a fait que la 
mettre habilement en œuvre. 

Il en est du Lai d'Aristote comme de beaucoup 
d'autres vieux contes : le fond du récit nous est venu 
de l'Inde par l'intermédiaire des Arabes. Voici en effet 
ce que dit à ce sujet l'éminent romaniste, M. Gaston 
Paris, dans le compte rendu qu'il a bien voulu faire 
dans la Romania de mon édition des œuvres de Henri 
d'Andeli : « Le Lai d' A^Hstote . . . a pour sujet une 
aventure originairement contée du sage indien Ya- 
râruchi (Voy. Benfey, Pantschatantra, t. I, p. 461), 
transportée ensuite, comme il arriva si souvent, chez 



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48 



les Arabes, et recueillie chez eux par les Occidentaux, 
qui l'attribuèrent à Aristote, ce qui entraîna certains 
remaniements. A quelle époque ce conte passa-t-il 
en Europe ? On n'en trouve aucune trace avant le 
xiii^ siècle; mais il apparaît alors sous trois formes 
différentes, lunp latine (dans les Eœempla de Jacques de 
Vitri,voy. Wright, Latin Stories, n° Lxxxij), Tautre 
française (Henri d'Andeli), la troisième allemande 
(Hagen, Qesammi-abenteuer , t. I, n°2 ; cf. t. III, 
p. cxlvj). On serait porté à croire, étant donné le succès 
incomparable des j&^^mpte de Jacques de Vitri, et leur 
provenance en grande partie arabe, que c'est le récit de 
révêque de Ptolémaïs qui est la source des deux autres ; 
mais quand on l'examine de près, on voit quç c'est fort 
peu probable. Je serais obligé d'employer pour cet 
examen comparatif une plus grande étendue ; je dirai 
seulement que chacune des trois œuvres a des traits 
particuliers qui ne permettent guère de les grouper. 
Dès lors, comme l'attribution à Aristote de cette plaisante 
aventure n'a pu se faire plus d'une fois, il faut supposer 
que les trois récits remontent, peut-être par la tradition 
orale (dans le monde des clercs bien entendu) à une 
source aujourd'hui perdue ; cette source elle-même 
avait dû sortir, en Orient, du conte arabe adapté aux 
idées du moyen âge franc (1). » 

Si, comme M. Gaston Paris le fait remarquer, on ne 
trouve avant le xrii® siècle aucune trace de la légende 
que Henri d'Andeli a riméesousle titre de Lai cV Aristote , 

{i) Romania,W,^.im-i^^. 



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49 

il est peut-être cependant permis de croire que la tradi- 
tion consignée dans le Secré des Secrez a donné l'idée 
d'appliquer au sage philosophe et à son royal disciple 
l'aventure plaisante dont la première origine paraît 
être le conte indien qui sera transcrit plus loin. L'au- 
teur du Secré des Secrez nous dit en effet que la 
« reine de Inde » envoya au roi Alexandre une « bêle 
pucele » nourrie « de venim de serpent » dont l'in- 
fluence eut été funeste au prince sans Tintervention 
d'Aristote (Voir plus haut, page 41). La transforma- 
tion de cette légende était facile avec le récit oriental. 
C'était du poison de l'amour qu'Aristote aurait à gar- 
der Alexandre, et la jeune fille se vengerait par l'humi- 
liation du sévère pédagogue. 

Voici le récit indien dont j'emprunte la traduc- 
tion à M. A. Gasté (1) : « Il y avait un prince nommé 
Nauda, souverain d'une grande île, renommé pour sa 

puissance et pour sa bravoure Ce prince avait un 

ministre, nommé Vararutsçhi, qui avait lu dans tous 
les livres et possédait la raison de toutes choses. La 
femme de ce ministre était jalouse et pleine d'irritation 
contre lui. En vain clierchait-il par tous les moyens à 
apaiser cette créature qu'il aimait ; elle n'en devenait 
pas pour cela plus traitable. « Voyons, m'amour, disait- 
il, parle ; quête faut-il pour être contente ! Je te l'accorde 
sur le champ. » Elle répondit, après s'être fait beaucoup 
prier : « Si tu te fais raser, et te jettes à mes pieds, je 



(1) Un chapiteau de l'église Saint-Pierre de Caen, étude archéologique 
et littéraire, par Armand Gasté. Caen, Henri Delesques, 18^7, p. 42-43. 

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50 



veux bien te sourire encore. » Il le-fit, et elle reprit sa 
gaîté. De son côté, la femme de .Nauda, également 
irritée, ne voulait, en dépit de toutes les prières, con- 
sentir à se calmer. « M'amour, disait le roi, sans toi je 
ne puis vivre un instant ; je tombe à tes pieds et t'en 
supplie : sois bonne !» — Et elle : « Laisse-moi te 
mettre un mors à la bouche ; que j.e monte sur ton dos, 
et te fasse trotter à mon gré ; cours en hennissant comme 
un cheval ; alors je consentirai à redevenir bonne ! » — 
Ce qui advint en effet. 

« Le lendemain, le roi tenait conseil, quand arriva 
Vararutschi. A peine l'eût -il aperçu, qu'il l'interpella. 
« Hé ! Vararutschi ! que veut dire cette tête rasée ? » 
Et le ministre de repartir : « On ne devrait rien faire, 
rien accorder aux désirs d'une femme. Voilà que celui- 
là hennit, qui n'est point cheval, et que mal à propos 
les gens se voient forcés de se raser la tête. » 

Telle est la première source d'où vient, par inter- 
médiaire, le fabliau français. 

Le Lai (V Aristote ne tarda pas à jouir en France, et 
même en Europe, d'une grande popularité. Il est peu 
de fabliaux auxquels les poètes du moyen âge aient fait 
de plus fréquentes allusions, et dont le ciseau du 
sculpteur et la gouge du huchier se soient appliqués 
plus souvent à reproduire le piquant récit sur la pierre 
ou sur le bois. La littérature moderne, l'art contempo- 
rain, s'en sont parfois inspirés, et l'on en trouve même, 
comme un lointain écho, dans certaines œuvres dont 
les auteurs ne prévoj'^aient guère qu'on pourrait établir 



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51 

un curieux rapprochement entre tel endroit de leur 
livre et le conte du moyen âge. 

Dans mon introduction aux œuvres de Henri d'Andeli 
et dans les Additions qui terminent le volume, j'ai cité 
le récit arabe qui servit d'intermédiaire entre la pre- 
mière donnée fournie par lePantschatantra et les déve- 
loppements du thème modifié par les Occidentaux ; puis 
j'ai reproduit ensuite, ou simplement rappelé, les 
citations, les allusions et les imitations que j'avais 
trouvées jusque-là chez les écrivains du moyen âge et 
des temps modernes : Jean de Meung {Codicile, st. 441), 
Jean Le Fèvre {Le livre de Mathéohis, I, v. 1101- 
1114), La grand malice des femmes {Bibl. elz,, 
Recueil despoésies françaises des XV^etX VP siècles , 
t. V, p. 301-318), La vraye disant advocate des 
Dames {Ibid,, t. X, p. 243), Le Monologue fort 
joyeux sur les femmes {Ibid., t. X, p. 184), enfin un 
passage du ms. 189 de la Bibliothèque d'Épinal, 
analysé par M. Bonnardot (Bulletin de la Société des 
anciens textes français, 1876, p. 64-132). J'ai repro- 
duit une note de M. Ed. Du Méril (Mélanges archéolo- 
giques et littéraires, 1850, p. 474) indiquant les 
allusions faites à cette légende dans les pays étrangers, 
et rappelé que le savant ^neas Silvius Piccolomini, plus 
tard pape sous le nom de Pie 11, parla, dans son Histoire 
des amours d'Euryaleet de Lucrèce (1), de l'étrange 
épreuve à laquelle se soumît Aristote. 



(1) Historla de Eurialo et Lucretia se amantibus, p. 623 de 
rédition de ses œuvres, publiée à Bâle en 1551. 



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52 

Après avoir dormi dans la poussière des bibliothèques, 
comxne à peu près toutes les œuvres du moyen âge, 
trop injustement dédaignées, à partir de la Renaissance 
jusqu'à la seconde moitié du xvm® siècle, le Lai cVAris- 
tote retrouva bientôt la vogue qu'il avait eue autre- 
fois. Le comte de Caylus le cite avec honneur dans son 
Mémoire sur les fabliaux {Mémoires de V Académie 
des Inscriptions et Belles-Lettres, 1753, t. XX., 
p. 362-364) ; Barbazan en publie le texte dans son 
édition des Fabliaux et Contes français des XII^, 
XIII% XIV^ et XV^ siècles, 1756, reproduite plus tard 
par Méon ; Legrand d'Aussy en donne une imitation en 
prose (Fabliaux ou Contes des XIP et XIIP siècles, 
p. 79) ; Imbert le tourne en vers modernes {Choix de 
fabliaux mis en vers, 1788, 1. 1, p. 157-170) ; Piis et 
Barré en tirent une comédie (1780) qu'ils intitulent : 
Aristote amoureux ou le Philosophe bridé. Il n'est 
pas enfin jusqu'à la pièce intitulée Le Tribunal domes- 
tique, et un conte de Marmontel, Le Philosophe soi- 
disant, qui ne rappellent d'un peu plus loin l'œuvre du 
trouvère normand. Enfin, de notre temps, en 1878, Le 
Char, opéra-comique en un acte et en vers libres, dont 
le libretto est de MM . Paul Arène et Alphonse Daudet 
et la musique de M. Paul Pessard, est une mise en 
scène galamment agencée de l'amusante anecdote. 

Cette nomenclature que j'avais donnée a eu le rare 
bonheur d'être reproduite, et surtout précisée et com- 
plétée, grâce à l'érudition la plus sûre, par un savant 
professeur de la Faculté des Lettres de Caen, M. Armand 
Gasté, dans son Étude sur un Chapiteau de V église 



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53 

Saint-Pierre de Caen (1). M. A. Gasté a donné la pre- 
mière traduction française (2) du passage du Paiitscha- 
tantra « la source la plus lointaine qui soit connue du 
fabliau d'Aristote » ; il a fait connaître par de curieuses 
citations, le ton passablement étrange que Barré et Piis 
ont prêté à Aristote et à Orphale dans leur Aristote 
amoureux ; il a établi un rapprochement fort piquant 
entre l'antique légende et un passage de la Nana de 
M. Emile Zola ; il a rappelé enfin , d'après le Petit savant 
de société, la « pénitence désagréable » connue sous le 
nom de cheval d' Aristote que, vers le commencement 
de ce siècle, on infligeait dans les salons où Ton jouait 
aux jeux dits innocents. La pénitence pouvait être 
désagréable pour celui qui était condamné à se mettre 
à quatre pattes, et à promener autour du cercle, dans 
cette attitude, une dame désignée par la société. Il n'en 
était pas de même pour les assistants, si toutefois la 
dame était jolie ; car, assise sur le dos du patient, elle 
était embrassée par tous les cavaliers devant lesquels 
elle passait. Ne pourrait-on pas, dans les salons actuels, 
rééditer cette figure à l'usage du cotillon ? 

Voilà bien des souvenirs accordés à la légende 
d'Aristote et la liste en est déjà passablement longue. 
Elle n'est pas complète cependant, etj'ai,pour ma part, à 
confesser un regrettable oubli. Encore, s'il ne s'agissait 

(1) Caen, Henri Delesqiies, 1887. 

(2) Ce récit ne se trouve pas en effet dans le choix publié en 1872, 
par M. l'abbé J.-A. Dubois sous ce titre : Le Pantcha-Tantra ou les 
cinq ruses, fables du Brahme Vichnou-Sarma ; Aventures de Para- 
marta et autres contes, etc. 



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54 

que de la mention, assez vague d'ailleurs, qui se trouve 
dans les Proverbes et dicts Sententieux de Charles 
de Bouvelles, chanoine de Noyon : 

« A la quenouille A colu 

Fol s'agenouille Stultus flectit genu. 

« Ce proverbe est pour les amoureux lesquelz sont 
aucune fois si aveuglés et hébétés par la beauté des 
femmes, que du tout ils se rendent subjectz à leur service 
et fol plaisir. Comme on lict d'Hercules, lequel en habit 
féminin filoit devant son amoureuse. Pareillement 
d'Aristote sage Philosophe, lequel, à deux genoux, 
sacrifia à son amie comme il eut faict à la déesse 
Ceres(l) », 

L'omission dont je m'accuse et que je veux réparer 
ici est bien autrement grave, et j'en demande hunible- 
ment pardon au bon roi René, ce dernier des trouba- 
dours, qui chercha et trouva, dans Tamouret la pratique 
de la poésie et des beaux-arts, des joies qu'il n'aurait 
certainement pas connues si le parti angevin, qui rap- 
pelait à Naples, l'eut salué sur le trône qu'occupait à 
sa place un prince de la maison d'Aragon. 

Parmi ses œuvres figure une longue composition 
allégorique, moitié vers, moitié prose, sous ce titre 
Le Livre du Cuer d'amours espris. Je ne veux pas 
entrer dans l'analyse de ce livre ; elle m'entraînerait 

(1) Proverbes // et dicts sen- // tentieux, avec // l'interprétation 
d'iceux // par Charles de Bouuelles Chanoi- //ne de Noyon. //avec pri- 
vilège //A Paris, // Chez Sebastien Nyuelle, libraire demeurant a// 
l'enseigne des Cicognes, rue Saint-Jacques. // 1557. — P. 44, 



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55 

trop loin. J'arrive tout droit avec le Cuer et Bel-Ac- 
ciieil au lieu où sont suspendus divers objets rappelant 
la toute-puissance de la femme et la faiblesse de 
rhomme qui se soumet à ses caprices et, s'abaisse, pour 
lui plaire, aux conditions les plus humiliantes. Le Cuer 
contemple ces objets, et, surpris à leur vue, il demande 
à Bel-Accueil des explications que celui-ci s'empresse 
de lui fournir. Pour long que soit le développement, je 
le donnerai tout entier, parce que nous y trouvons unis 
au nom d'Aristote ceux de Virgile et de Samson, comme 
il arrive d'ordinaire chez les trouvères et les imaigiers 
qui se sont inspirés de ce thème. 

« Et quant ilz eurent passée la première porte et 
furent soubz le portai, le Cuer apperceut en la voulte 
du portai pendue une corbeille faicte d'osiers, ancienne 
et de vieille façon, laquelle pendoit à une chaigne d'or 
grosse comme le braz. Si pensa le Cuer qu'il sauroit 
moult voulentiers quelle vertu celle corbeille avoit qui 
n'estoit que de boys, veu qu'elle estoit à une si riche 
chaigne pendue. Et en regardant qu'il faisoit, la dicte 
corbeille s'arresta, et vit unes forces de fer toutes en- 
rouUées qui estoient de la grandeur d'un pié et demy, 
de la faczon ne plus ne moins comme telles de quoy on 
tond les brebiz en Berry. Entre le taillant desquelles 
forces avoit une grosse poignée de cheveulx noirs comme 
tacre et longs d'une toise au plus, lesquelz cheveulx 
sembloient mieux de homme que de femme, tant estoient 
rudes, gros et letz. Si n'eust gueres regardé là, qu'il 
apperceut encores joignant de la dicte force, laquelle 
pendoit à un gros croc d'or, si vist un g fraing grant et 



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56 



d'antique faczon^ une bride de cuir, une selle et ungs 
espérons dorez ensemble liez et penduz à une chaigne 
d'or grosse et forte ; et encores plus fort, car eu suy vant 
estoit aussi pendue une quenoille de femme remplie de 
lin, et le fuzeau pendant au fil de costé, atachée à deux 
crampons d'or fin .... . 

« Les dessusdictes choses pendoient soubz la voulte, 
et à ceste heure parla Bel-Acueil au Cuer et lui dit en 
ceste manière : 

« OreC lier qui merveilles as, 
Désirant à savoir les cas 
Pourquoi ces choses sont ycy 
Ainsi mises, et as soulcy 
De quoy servent, dire ce vieiilx. 
Et tout premier ainsi m'aist Dieux. 
La corbeille que tu voiz là 
Si est propprement celle-là 
En laquelle pendu Virgille 
Par une dame moult subtille, 
Qui lui sceust telz raisons monstrer 
Qu'elle le fist dedans entrer. 
Disant que jamais autrement 
Ne la povoit veoir nullement, 
Et lui qui estoit d'elle pris 
Y entra dont moult fut repris. 
Car incontinent de ce lieu 
Le tira jucques au meillieu, 
Et puis le laissa là pendu. 
Son sens fut mal lors despendu, 
Car de tous ceulx de la cité 
Fut là congneu et visité. 
Amours ainsi le desprisa 
Pour ce que toujours peu prisa 
Virgille le povoir d'Amours. 
Or en fuz pugny par telz tours, 



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O/ 



Comme voyez ycy endroit. 
Ne lui valut alléguer droit 
N'estre clerc, nigromant ne saige, 
Il lui fut forcé faire homraaige 
Humblement, lui criant mercy. 
Et pour mémoire est pendue cy 
La corbeille et tousjours sera 
Tant que le monde durera. 
Les forces emprès que voyez 
Sont celles, tout seur en soyez, 
Dont Sanson eut longue le chief ; 
De quoy puis morut à meschief. 
Car tant desprisoit par sa force 
Amours, que puis tondu de force 
Fut par Dalida faulcement. 
Et en ce point prist vengement 
De lui Amours, et à bon droit. 
Qui ristoire dire vouldroit 
Longue seroit à raconter. 
Pour ce ne f en vueil plus conter. 
Tu l'as ouy dire autreffoix, 
Ce trop je plus de dix foiz. 
D'autre part la bride et la selle 
Laquelle tu vois là, c'est celle 
De quoy Aristote le saige 
Fut embridé par le visaige 
Et sellé par dessus le doux. 
Tant blasma lé bien d'amer doulx 
Et tant le desprisa, qu'Amours 
S'en vengea par les subtilz tours 
De celle-là qui lui bouta 
La selle, puis dessus monta, 
Et des espérons lui donna 
Et tellement si l'ordonna 
Que sa science peu valut, 
Amours son sens lors lui tolut, 
Car lui qui estoit tant honneste 
Fut chevauché comme une beste. 



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Puis la quenoille que voyez 

Fut celle, tout seur en soyez,. 

Dont Sardinapalus filla; 

Fuzeau et lin vous voyez là. 

Amours aussi filler le fist 

Entre femmes, et le desmist 

De Torgueil dont tant se prisoit 

Que les faiz d'Amours desprisoit 

Mais mit fut en subgeccion, 

Ainsy que j'ay fait mention. . ...» (1) 

Franchissons maintenant un intervalle de quatre 
siècles et tombons en pleines pages de ce roman d'allure 
si cavalière, Le capitaine Fracasse, dans lequel 
Théophile Gautier a jeté à la volée la poudre d'or de ce 
style merveilleux dont il semble avoir emporté le secret, 
et que des gens, de bien mauvais goût sans doute, osent 
encore préférer aux grossières audaces du réalisme et 
aux dictions incongrues de Fécole décadente. Le baron 
de Sigognac, triste habitant du Château de la Misère, 
vient de recevoir dans son manoir délabré, le chariot 
de Thespis, qui transporte à l'aventure le Matamore, 
le Tyran, la Duègne, l'Isabelle et autres acteurs d'une 
troupe ambulante. Il songe à partir avec eux pour aller 
chercher fortune à Paris ; il hésite à s'attacher à cette 
troupe de comédiens ; un regard et quelques douces 
paroles de l'Isabelle achèvent de le décider. Mais lais- 
sons parler le maître : « La douce lueur qui brillait 
dans les yeux d'Isabelle triompha de la répugnance du 
Baron. L'attrait d'une aventure galante déguisait à ses 

(1) Œuvres complètes du roi René avec une biographie et des notices, 
par M. le comte de Quatrebarbes. Angers, 1846, in-l^, t. III, p. 149-152, 



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59 

propres yeux ce que ce voyage fait de la sorte pouvait 
avoir d'humiliant. Ce n'était pas déroger que de suivre 
une comédienne par amour et de s'atteler, comme 
soupirant, au chariot comique ; les plus fins cavaliers 
ne s'en fussent pas fait scrupule. Le dieu porte-carquois 
oblige volontiers les dieux et les héros, à mille actions 
et déguisements bizarres : Jupiter prit la forme d'un 
taureau pour séduire Europe ; Hercule fila sa quenouille 
aux pieds d'Omphale ; Aristote le prud'homme marchait 
à quatre pattes, portant sur son dos sa maîtresse, qui 
voulait aller à philosophe (plaisant genre d'équitation !) 
toutes choses contraires à la dignité divine et hu- 
maine (1). » 

Bien que la maîtresse d'Alexandre, qui s'appela 
Campaspe, n'ait rien à voir à la légende d'Aristote, 
c'est à ce piquant récit que Victor Hugo a songé dans 
ce passage des Misérables {V^ édition, 1862, t. V, 
p. 126) où il dit du bailli de Ferrette : « H avait été le 
camarade de plaisir de M. le comte d'Artois et, à 
l'exemple d'Aristote accroupi sous (2) Campaspe, il 
avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et, de la 
sorte, montré aux siècles un philosophe vengé par un 
bailli. » 

Ce qui prouve peut-être encore mieux que toutes ces 
citations la popularité du Lai d* Aristote, ce sont les 
représentations figurées qu'on en a faites. « Nous en 
possédons plusieurs, dit M. Gaston Paris, appartenant 

(1) Le Capitaine Fracasse, édition illustrée par Gustave Doré, in-4o, 
p. 34-3o. 

(2) Il y a dans le texte sur, mais la faute d'impression est évidente. 



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60 

aux différentes variétés de la sculpture, qui remontent 
au moyen âge; si nous avions conservé quelques-unes 
des innombrables peintures dont nos ancêtres décoraient 
les salles de leurs habitations, nous y verrions bien 
souvent retracé ce sujet favori, qui plaisait au pinceau 
du peintre et à la malignité du bourgeois. Voici le 
curieux témoignage qu'on lit dans la traduction en vers 
du Pamphile, par Jehan Bras de Fer de Dammartin. . . ; 
Pamphile ayant allégué l'aventure d'Aristote comme 
exemple de la ruse des femmes, la vieille à qui il. parle 
lui répond : 

Mais chou que d'Aristote dis, 
Qui fu chevauchiés, lonc tes dis, 
Appocriffe est, non escriture ; 
S'a ge Yeue en mainte peinture 
Femme chevauchier Aristote ; 
Or n'i a villain qui n'en rote, 
S'en ont une rieulle commune : 
S'aucuns Vient à crasse fortune, 
l\ dit : « Pain moy chy Aristote 
Dont la femme fait haritrote (1). » 

Les peintures ont disparu, mais les représentations 
figurées sur la pierre, sur le bois et sur le cuivre, sont 
parvenues jusqu'à nous, quelques-unes, tout au moins, 
mais cependant encore assez nombreuses pour que nous 
ayons droit d'en conclure que le Lai d'Aristote jouit 
alorsd'une vogue vraiment exceptionnelle. Les sculptures 
que l'on voit à la Cathédrale de Rouen sur la miséricorde 

(1) Romania, XI, p. 139. 



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61 

d'une des stalles du chœur et au portail de la Calende, 
celles de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Jean de Lyon, 
d un pilastre du château de Gaillon, maintenant à Paris 
dans une des cours du palais des Beaux-Arts, ont été 
assez souvent décrites et même reproduites par la 
gravure pour qu'il suffise de les rappeler ici (1). 
Ajoutons encore une petite plaque d'ivoire dont la 
gravure a été donnéepar Montfaucon dans son Antiquité 
eœpliquée (t. III, 2^ partie, p. 356, pi. 194), et deux 
aquamaniles en cuivre jaune qu'on a pu voir à Paris 
aux Champs-Elysées, en 1880, à l'exposition des beaux- 
arts appliqués à l'iadustrie et qui appartenaient alors, 
l'un à M. Chabrière-Arlès, l'autre à M. Spitzer. Je les 



(1) V. sur ces différentes représentations d'Aristote chevauché : M. de 
Guilhermy, Les Fabliaux représentés dans les Églises {Revue générale 
de Varchitecture et des travaux publics de César Daly, 1840, col, 383- 
396); A. Héron, Œuvres de Henri d'Andeli, 1880, p. xxxhi-xl; A. 
Gasté, Un Chapiteau de V Église Saint-Pierre de Caen, 1887, p. 37-54. 
— V. en particulier : Pour Rouen : E.-H. Langlois, Notice sur les bas- 
reliefs des stalles de la Cathédrale de Rouen {Mém, de la Soc. 
d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38) et Stalles de la Cathédrale de 
Rouen, 1838, p. 172 ; J. Adeliiie, Les sculptures symboliques et 
grotesques {Rouen et environs), pL 39, et p. 73-78 et 206-210; pour 
Caen : Abbé de la Rue, Essais historiques sur la ville de Caen, t. I, 
p. 97, et A. de Caumont, Abécédaire ou Rudiment d'Archéologie {Arch. 
rel), 2c édition, p. 307 ; pour Lyon : L. Régule, Monographie de la 
Cathédrale de Lyon,\p, 201 et pi. R, no 2. — L.-J. Guenebault 
{Dictionnaire iconographique de l'antiquité chrétienne et du moyen 
âge, 1843, 1. 1, p. 91, col. 2), mentionne à l'article Aristote, la sculpture 
en bois des stalles de Rouen, la sculpture sur ivoire figurée par Mont- 
faucon, les bas-reliefs de Saint-Jean de Lyon et du château de Gaillon; il 
ne dit rien du chapiteau de Saint-Pierre de Caen, ni des bas-reliefs du 
portail de la Calende de la Cathédrale de Rouen. 



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(1) Fabliaux ou Contes.., du XII^ et duXIII^ siècle, éd. Renouard, 
1829, t. I, p. 280-281. 

(2) Un Chapiteau de VÉglise Saint-Pierre de Caen, p. 39, note. 



62 

ai mentionnés dans Tintroduction aux Œuvres de 
Henri Andeli, p . xxxirr-xxxi v et xxxix-xl) , et rappelé 
(p. XLv) d'après Legrand d'Aussj (1), qu'un tableau de 
Spranger, datant du commencement du xvii*' siècle, 
gravé par Sadeler, représentait Aristote chevauché par 
la jeune Indienne, et qu'au salon dé 1885 {Addition) 
un tableau de Henri Lehmann, dont la lithographie a 
été donnée par M. A. Lemoine, dans le journal l* Artiste, 
figurait la même aventure. M. A. Gasté a cité (2) de 
plus, d'après Nagler [Kunstlerleœicon, I, 239) une \ 

gravure sur bois, en clair obscur, sur le même sujet, de 
HansBaldung, surnommé Grun. 

S'il ne se rapporte pas à Aristote, le groupe exposé 
par M. Pépin au salon des Champs-Elysées, en 1891, 
rappelle du moins la légende. M. Olivier Merson en 
rend compte en ces termes dans le Monde illustré 
(nuniéro 1790, 18 juillet 1891) : « Un jeune poète qui 
porte sur ses épaules une femme à "califourchon, fléchit 
et tombe à terre, souriant encore au poids qui l'opprime. 
Bien construit et bien ajusté, ce groupe réunit dans un 
bon ensemble des morceaux: auxquels il n'y a rien à 
redire. » 

D'heureux hasards feront peut-être découvrir d'autres 
figurations qui sont demeurées inconnues ; je l'espère 
d'autant plus que la chance m'a, à cet égard, singulière- 
ment favorisé. Je puis en effet signaler une représenta- 



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PFOMAJV'S INFLUENCE, 69 

the impressions received in infancy and child- 
liood color the remainder of life; they are 
stamped in indelibly. My wife ! if in my early 
days I had known such a being as yourself, I 
should hâve been happier and better as a child ; 
even as, as a man, I hâve been inade better by 
associating with you. What an influence for life^ 
for eternity, do you exert upon my soûl! I 
am happy, I am benevolent, I hâve pleasant 
thoughts^ and, though far from home^ would ever 
be happy while memory lasts, could I withdraw 
myself from the world, the world with which I 
hâve no sympathy^ the world of people for 
whom I care not^ this world of the Indian 
Océan ! 

"Ah^ my Dita! you are yet sleeping. Soon 
you will arise, go early to church, say prayers 
for ail, even for me, Dita j and God will answer 
such prayers, and bless me in some way I know 
not of. Ah, had I the power to influence your 
dreamvS^ and that you might wake to find them 
true!" 

On Christmas day, as a substitute for the lack- 
îng reality, the midshipmen had a merry make- 



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70 A BARMECIDE FEAST. 

believe dinner^ — molasses and water for port 
wine^ a magnificent ^^ no-turkey/' etc., — congratu- 
lating themselves aloud, for the benefit of listen- 
ers, on their forethought in having secretly, 
wliile in Eio, provided so bountifuUj for the oc- 
casion, drinking so many toasts, and making 
such noisy speeches, apparently carousing so 
deeply as to induce the belief among the sailora 
that they were ail intoxicated, especially as they 
repeatedly called the steward to carry ont the 
empty bottles. Going on deck after dinner, the 
sailors regarded thein witli intense curiosity and 
open-mouthed grins, in anticipation of the ex- 
pected sequelj but perceiving no symptoms of 
the supposed drunkenness, as they preserved the 
customary grave deportment of passed midship- 
men ^"^on their dignity," the grins gradually sub- 
sided as the truth dawned upon their minds, and 
the game became apparent. " And so the frolic 
was over; but we were misérable enough, after 
ail, in spite of our gay make-believe." 

In painful contrast with this innocent frolic 
was the grand dinner of the ward-room, with its 
unlimited supply of Champagne, etc.; "where 



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63 

tion figurée du Lai cVAristote, que personne n'a 
jusqu'à présent mentionnée : c'est une frise en bois 
sculpté, faisant partie d'une collection de boiseries 
formée par un amateur de Saint- Valery-en-Caux, à la 
suite de longues et patientes recherches dans les cam- 
pagnes environnantes ; ces boiseries appliquées au 
plafond et contrôles murs d'un petit salon qu'elles 
couvrent entièrement, offrent un ensemble assez dis- 
parate, mais dont les éléments sont fort intéressants à 
étudier. 

La frise dont il est ici question appartient à la fin du 
xv^ siècle ou au commencement du xvi^ ; elle est 
divisée en trois compartiments qui représentent, de la 
gauche à la droite du spectateur, les sujets suivants : 
Judith et Holopherne, Samson et Dalila, et enfin Aristote 
chevauché par l'Indienne. Comme on le voit, c'est 
partout la glorification du pouvoir de la femme. Je me 
bornerai à décrire le dernier sujet, qui me semble une 
des figurations les mieux réussies et les mieux conser- 
vées de la célèbre légende. 

Vêtu d'une longue robe, la tête couverte d'une 
coiffure dont la partie extérieure est ornée d'an médail- 
lon, la selle au dos, le mors à la bouche, Aristote est à 
quatre pattes ; il se soulève sur les deux mains et laisse 
ses genoux traîner sur le sol. Son visage d'austère phi- 
losophe fait voir une certaine expression d'angoisse ; 
peut-être entend-il à ce moment la voix railleuse 
d'Alexandre. 

La damoiselle qui le chevauche tient la bride de la 
main droite et force Aristote à tourner la tête de 



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64 

manière qu'elle fait face au spectateur ; de la main 
gauche elle brandit un fouet formé de plusieurs cordes 
tordues qui passent derrière sa tête tournée sans doute 
vers la tour (qu'on ne voit pas) d'où Alexandre con- 
temple la scène. Les plis flottants de sa robe tombent 
jusqu'à ses pieds ; son buste est serré par une casaque 
modelée avec le relief d'une armure ; une chaîne formée 
de maillons rectangulaires entoure sa taille ; elle porte 
sur la tête une coiffure à pointe, un hennin, assez 
semblable à l'ancien bonnet des Cauchoises. Les cos- 
tumes sont traités avec beaucoup de soin dans tous 
leurs détails. La tête de la jeune fille est d'un dessin un 
peu lourd ; celle d'Aristote est pleine d'expression. 

Si j'avais un vœu à formuler, ce serait qu'un spécimen 
aussi intéressant par son sujet et par son exécution de 
l'art des anciens huchiers, entrât dans une de nos 
collections publiques. Il y rappellerait le souvenir du 
vieux trouvère normand, j'oserais presque dire rouennais 
puisqu'il habita notre ville, de l'ingénieux conteur qui 
sut, avec tant de finesse et de mesure, chanter les 
charmes tout-puissants de la femme, cet invincible 
pouvoir que l'auteur de Faust appelle das ewig-wei- 
bliche, V éternel féminin. 



L 



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A STRANGEJ^'S MISER TES. 73 

lîght; we hâve been consuming two hundred 
and ten gallons of fresh water for fifty days, 
and as raany pounds of beef or pork, to say 
nothing of beans, bread, etc.; we sball soon 
hâve to go on rations ! At any rate, if we go 
to Batavia, we shall hâve fine appetites. Only 
thinkj Dita, of the fine fat dogs, nice rat pies, 
cat-and-mouse stew, and the élégant bird's-nest 
soup ! How fat we shall ail get ! " 

After a rnn of sixty-two days, the Plymouth 
came to anchor in the roadstead of Batavia. 

The following extract from "A Seven Months' 
run around the World/' by James Brooks, de- 
picts very graphically the miseries of a stranger 
in a strange land, only briefly alluded to by Fry, 
in his Journal. 

" What a misérable life it is to be in a country 
where you can understand nothing throiigh your 
ears, except the yelling and mewing of cats, 
the barking of dogs, and the crying of babies, 
strapped on their mothers' or little sisters' 
backs ! Even dogs bark, not in English, but in 
a Japanese way. The baby-crying is the only 



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74 NEW SIGHTS, 

real familiar sound to greet my ears. The cocks 
hâve a new way of crowing^ and the hens of 
cackhng. None of the birds sing as our birds 
sing, if any of them sing at all^ though they 
inake an infernal noise for birds. There are no 
sheep to bleat and make yoii happy; and the 
cowS;, if there are any, and the bulls^ but very 
feW; are so well drilled they never low or roar. 
The temple bells^ even, are not our bells. They 
do not speak English, or French, or Gerraan, or 
any other European language, but utter notes 
of their own. 1 should, therefore, hâve the 
blues in such a deaf and dumb land^ if Ameri- 
can and English friends had not sprung up in 
ail directions, The fish. ail, are new fîsL as welI 
as the birds ; the trees, most of them, new trees; 
the flowers ail new, if we had not imported 
many of them into America. I cannot even go 
a-shopping alone, where there is anything won- 
derful to buy. I cannot tell what I want : and 
when I do^ I cannot get at the price of it, espe- 
cially in measures and weights, ail new to us. 
and worse, by fa)', than the kilometers and kilo- 
grammes of our French and Continental neigh- 



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SPEECHLESS CURIOSITY. 75 

hors. If the rascals that went to work at that 
Tower of Babel had had any idea of what a 
confusion in the world they were making, do 
you tliink they would hâve tried to build it? 
Hère I am in a Yeddo street, staring and stared 
at, knowing nothing, and profiting nothing from 
Greek, Latin, or some considérable smattering in 
several European tongues. I would (perhaps?) 
give up ail my five or six years of Greek and 
Latin if I could only speak five or six words of 
Japanese, — such as, * What's the price of this or 
that?' or, ^Show me some silks, or crapes, or 
satins, or fans, or lacker, or copper engraving.' 
Hère are thirty-five millions of living Japanese, 
and I hâve spent years of my life studying dmd 
Latin, and deader Greek (I would do it over 
again, though), and I can't read the names of 
the streets, or the numbers of the street ! I do 
not know even my letters ! I want to ask a 
million of questions^ — such as, -How do you 
weave or spin that ?' or ^ carve this ? ' or, ^ Why 
do you stable your horses' heads where we put 
the horses' tails?' 'Why do you mount your 
beasts on the wrong side?' 'Why don't you use 



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76 BATAVIA, 

wheelbarrows în lieu of bamboo baskets^ when 
digging canals in Yeddo?' ^Why do you saw 
backward ? ' ' Why do you plane backward ? ' 
But I cannot talk; I am deaf; I am dumb- I 
might as well be a horse in Yeddo^ when alone, 
as a man in the streets ail alone ! " 

Captain^ or rather Midshipman Fry wrote thus 
of Batavia: — 

^^Itwould take months to relate the impres- 
sions made upon my mind by the numberless 
objects I met with worth mentioning or describ- 
ing. I spent three whole days on shore in a 
perpétuai whirl of excitement. How often I 
wished for you, Dita,, to gaze with me upon the 
beautiful scènes and strange objects which we 
met at every step ! As I write, images crowd 
upon my brain in wild confusion, and I am ont 
of patience at my lack of descriptive powers. 

" Among the first things that excited our curi- 
osity were the Chinese junks — vessels strange 
in construction and ornamentation, and carrying 
an odoriferous freight, of which the perfume Avas 
far from heavenly, Celestial though it was ! Every 
jiink bas its joss stuck ail over with rows of little 
flags. 

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PARLORS IN JAVA. 77 

"Passîng between two long walls or break- 
waters^ — wliich form a canal safe and easy of 
passage, however rough the sea may be outside, — 
we landed at some stone steps, where we found 
carriageSj and little horses of most diminutive 
size. No one walks ; so we entered carrîages ; 
but we attempted in vain to start. The little 
horses would not badge nntil, after much whi[> 
ping np and assistance in pushing and pulling 
rendered by the bystanders, they finally moved 
off prancingly. 

'' We had to wait some time for the lowerîng 
of a drawbridge, the mechanism of which was 
very curions, and interested me much. The 
sides of the road, and the banks of the canal, 
were lined with avenues of trees of exceeding 
richness of foliage, and in great variety. At 
last w^e reached our hôtel, where we found the 
gallery fitted up as a parlor, or rather, the parlor 
outside of the front walls! We were highly 
pleased with the effect of thèse front-gallery 
parlors. The resuit was particularly fine at 
night, when they are lighted up by lamps w^ith 
many-colored shades hung against the walls. 



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78 TIFFEN, 

" After arrangîng about our rooms^ we asked 
for lunch^ or tiffen^ as it îs hère called. A little 
table is set out with chicken stew like our own, 
besides curry and other East Indian dishes in so 
great variety as to charm hiingry sailors just 
from a long voyage. We tasted dish after dish, 
and ate mangoes and other fruit. The tea is 
perfectly delightfal^ and would be a great com- 
fort to many a poor old woman who swallows 
her ^Bohea' with great gusto, but who knows 
nothing of the genuine article. At dinner we 
had so many dishes that we were^ I may say, 
hourS;, tasting them, and the Malays behind our 
chairs were constantly removing dishes and 
helping us to others^ done up in a style not to 
be surpassed even by Créole cooldng^ which it 
resembles very closely. The curry reminds me 
strongly of gimîbo filé, The coffee, the real 
Java^ is delicious." 

The following detailed account of a similar 
dinner^ by a more récent writer,* will be found 
interesting in thîs connection: — 

* Walter A. Eose, in Appleton's Monthly for June, 

18t2. 



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A JAVA DINNER. 79 

"The table was covered with varions dishes^ 
or rallier bowls^ the steaming contents of which 
filled the room with vapor. As it was growing 
late^ ànd would be dark long before dinner was 
finished, numbers of paper lanterns^ suspended 
in festoons from . the ceiling, illuminated the 
room. . . . The first course was laid ont in 
a number of porcelain saucers^ prettily painted^ 
and consisted of varions cold appetizers. Thongh 
fuUy determined not to be fastidious^ I rejected 
a relîsh of earth-iuorms^ salted and dried, which 
seemed to be much patronized^ and took as a 
tonic a small cup of soy — a kind of sauce made 
from beans — and a few thin slices of ham. 
The second course was smoking hot^ and ail the 
viands which composed it swam in soup. Some 
bowls contained a heterogeneous compound of 
pigeons' eggs^ duck, and fowls chopped very 
fine, and a multitude of other ingrédients only 
discernible by taste; others, little balls made 
of sliarks' fins, a peculiar kind of sea-slug, and 
pounded shrimp. . . . The next dish^ or com- 
pound, presented for onr délectation, was bird's- 
nest soup/ that epicurean luxury which holds 



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80 BIRUS-NEST SOUP, 

such high rank in the cuisîne of China. I was 
în duty boiind to taste thîs, so did not wait a 
second invitation from my host. I confess I was 
disappointed. "^hatever nutritions properties it 
may possess^ it was nevertheless almost tasteless, 
and^ thougti my olivaster companîons partook of 
it with mucli gusto^ and évident appréciation^ I 
did not consider it even the equal of vermicelli 
soup; which^ in appearance, it much resembled. 
Thèse nests, however, command very high 
priceS; especially those which are white, and of 
a fine and délicate texture. When properly 
prepared, they resemble isinglass, and are sub- 
ject to a high import duty. They are princi- 
pally brought from the south end of Sumatra, 
and are the produce of a species of swallow. 
In shape they much resemble a saucer^ with one 
side flattened by adhérence to the rocky sides 
of caverns. In preparing them for the table, 
they are thoroughly cleansed and placed with a 
little ginseng inside the body of a fowl, which 
is allowed to stew ail night- they are then torn 
to shreds, reboiled in good stock, and served up 
with hard-boiled pigeons' eggs and soy. 



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A CHINE SE DINNER, 81 

"When this course had been removed, hot 
wine was handed round. . . . Edibles of a 
solid nature were now placed upon tlie board by 
the neat-handed domestics. Carp and red muUet, 
which attain great perfection here^ played vis-a- 
vis to ducks^ fowlS; and the innumerable ragoûts, 
without which a course would be considered 
incomplète. . . . This course was succeeded by 
what is invariably a sign that the feast is 
drawing to a termination ; each person was 
supplied with a bowl of rice, and tea was served 
in place of wine. . . . Then, as if by magie, 
the table was strewn with many-hued flowers. 
The gorgeous beauty of the peony vied with 
the wax-like purity of the camellia japonica; 
yellow and w^hite azalias blended their blossoms 
with the lovely rose ; the deep crimson carnation 
contrasted finely with the virgin whiteness of 
the jasmine flowers; and their exquisite aroma 
crowned our sensés with delight. Fruits are the 
concomitants of flowers, and at Chinese feasts 
appear sîmultaneously with them. Before us 
were piles of delicious yellow mangoes and 
bananas, oranges, figs, pomegranates, and trays 



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